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Chasse gardée

(chapitre 1 de 2)


Azyrin cueillit quelques-unes des baies du fourré de myril où elle était blottie et les porta à sa bouche. Elle fit la grimace: les baies étaient gelées et craquèrent sous ses dents. Enfin, malgré cette vague de froid imprévue et précoce, l'hiver n'était pas encore assez avancé pour que la forêt ait été dépouillée de toutes ses ressources vitales. Azyrin pourrait tenir quelques jours si elle arrivait à trouver un abri, le temps que ses poursuivants se lassent. La falaise proche comptait de nombreuses petites cavernes, l'une d'elles devrait convenir à Azyrin.
Elle prêta l'oreille aux bruits de la forêt: rassurés par son immobilité, les oiseaux et les petits animaux avaient repris leur activité depuis déjà un moment. Donc, les trois garçons qui avaient pris Azyrin en chasse en début d'après-midi devaient être loin. Elle dépouilla le buisson de toutes ses baies qu'elle rassembla dans la petite sacoche accrochée à sa ceinture, en laissant dégeler lentement une poignée dans sa bouche, puis se dirigea vers la muraille de rochers toute proche. Au moins, avec ce froid, les ursins étaient probablement tous assoupis et ne risquaient pas de l'attaquer si elle tombait sur une de leurs tanières. Tout ce qu'elle devait craindre, par un tel temps, c'étaient les félins des montagnes toujours aux aguets, voire une horde de lupins qui se serait aventurée trop au sud. Mais de ce côté, il y avait peu de risques, il y avait des années qu'on n'en voyait plus par ici, tous ceux de la région s'étaient faits tuer par les chasseurs.
Azyrin se morigéna pour son pessimisme et se dit avec un cynisme presque amusé qu'elle pourrait peut-être discuter plus facilement avec ces fauves qu'avec les échantillons d'humanité qu'elle craignait de rencontrer à nouveau si elle rebroussait chemin. Son mépris se justifiait également par leur stupidité, grâce à laquelle elle avait réussi à leur échapper in extremis.

Fille unique, elle avait développé rapidement une indépendance qui semblait déplaire souverainement aux garçons de son âge. Le fait qu'elle ne cherche pas à s'attirer leurs faveurs, au contraire des autres filles, n'avait fait qu'accroître leur hostilité. Ayant grandi à la campagne, elle n'était ni prude ni farouche, mais elle tenait trop à sa liberté et à son amour-propre pour se lier à un des bons à rien qu'elle connaissait depuis l'enfance. Dans un village aussi petit, cela serait vite devenu une prison.
Sa première expérience, elle était allée la chercher auprès d'un joli garde, point trop idiot, qui escortait un marchand venu faire des affaires au village à la fête du Printemps. Comme prévu, une fois le marchand retourné dans sa ville, elle n'avait plus eu l'occasion de revoir le charmant jeune homme reparti avec le convoi, ce qui ne leur manqua guère ni à l'un ni à l'autre.
Evidemment, Azyrin n'en avait rien dit à ses parents. Ils espéraient la voir épouser Halen, le fils du chef, qui n'avait pas caché dès ses quinze ans qu'il s'intéressait de près à la fière silhouette d'Azyrin. Mais elle le considérait comme un jeune coq prétentieux, abusant du prestige que lui conférait l'autorité de son père. Pire, elle n'avait pas fait mystère de son opinion, ridiculisant publiquement le jeune homme. Depuis, il avait juré de lui faire ravaler sa fierté et il ne manquait pas une occasion d'essayer de lui faire perdre son calme. Mais ses insultes la laissaient de marbre, l'amusant plutôt par leur manque d'imagination. La posséder était donc devenu une question d'amour-propre bien plus que de simple concupiscence.
C'est ainsi qu'ayant échoué dans toutes ses tentatives grossières, il en était venu à prendre avec lui deux des garçons les plus serviles du village pour surprendre Azyrin seule alors qu'elle cherchait du bois dans la forêt. Ce qui l'avait amenée à se réfugier ici, à deux bonnes heures de marche de son village, au pied de l'a-pic qui fermait la vallée au nord. Elle grimpa en s'aidant des mains et des pieds sur la paroi, essayant de ne pas glisser avec ses semelles de peau. Elle se demanda quel effet cela ferait d'être un félin des montagnes. Peut-être que cela lui conviendrait mieux.

Une ombre fine attira son regard et contournant un rocher, elle découvrit l'entrée d'une caverne à mi-hauteur de la falaise. L'ouverture était trop petite pour un ursin, mais bien assez large pour elle, et la grotte derrière semblait plus vaste. Elle entra avec précautions, dégainant son petit couteau, reniflant pour déceler d'éventuels relents animaux signalant que l'endroit pourrait être habité. Mais l'air était trop froid pour retenir les odeurs, ou bien la grotte était vide... ou presque? Azyrin ne sentait aucune présence, mais une impression ténue la laissait sur ses gardes alors qu'elle avançait dans les entrailles de la terre. Un souffle d'air léger lui indiqua qu'il devait y avoir une deuxième entrée, ou tout du moins une bonne circulation d'air à travers des failles de la roche. Un point de lumière devant elle la conduisit à une entrée située plus en hauteur sur la falaise, et celle-là était tout juste assez grande pour qu'elle s'y glisse en cas de besoin.
Elle fut satisfaite: en cas de danger, la grotte serait idéale pour elle avec cette sortie où elle seule pourrait passer. Apparemment, elle n'était pas la première créature à y penser, car une litière de branches et de feuilles séchées, abandonnée depuis plus d'une saison, occupait la salle située entre les deux entrées. Un autre couloir en partait, plus sombre et descendant plus bas que la première entrée. Son impression étrange s'affirma et elle progressa avec plus de précautions encore, laissant ses yeux s'accoutumer à l'obscurité grandissante. Le corridor tortueux se rétrécissait progressivment et se termina abruptement par une niche. Occupée.



Azyrin s'arrêta dès qu'elle le vit en passant le dernier coude, le coeur s'emballant instantanément. Comme la forme roulée en boule ne bougeait pas, elle s'approcha en se plaçant de manière à laisser le maximum de lumière passer de dehors pour mieux la voir. Elle cligna des yeux, étonnée, puis comprit soudain et s'approcha plus hardiment pour effleurer la forme du bout des doigts. Le contact lui confirma ce que l'obscurité ne parvenait pas à dissimuler complètement. La peau était sèche et douce, et la chair trop ferme, mais pas comme de la glace: simplement, elle semblait uniquement composée de muscles. Ce n'était pas un humain qui dormait là mais un srill, un "serpent" comme on les appelait avec mépris dans son village.
Il ne risquait donc pas de se réveiller avant le dégel, puisque comme tous les reptiliens il avait le sang froid. Azyrin était curieuse et tâta le costume du srill avec plus d'assurance. C'était la première fois qu'elle en approchait un d'aussi près. Dans les villes, les srills étaient plus ou moins bien acceptés car ils apportaient de leur désert des denrées et des marchandises que les humains ne pouvaient produire. Mais dans des contrées plus sauvages comme ici, son "pays de barbares" comme l'appelait souvent Azyrin, ils étaient considérés avec méfiance et hostilité.
Moins de dix jours auparavant, l'un d'eux, un guerrier escortant une caravane, avait traversé son village. Seule la peur avait retenu les badauds de l'accabler d'insultes, mais Azyrin avait été frappée par ses yeux immenses, sans trace de blanc, d'un rouge traversé d'éclairs dorés, aux pupilles fendues verticalement. Malgré son inhumanité, son regard étrange semblait reconnaître et tolérer les réactions des villageois comme des manifestations puériles d'esprits étroits. Mais il ne s'abaissait pas à répondre à cette provocation.

Azyrin plissa son petit nez sous son capuchon, son cerveau retrouvant un semblant de fonctionnement normal comme l'excitation de la découverte se calmait. Et si ce srill était celui qui était passé au village? Elle jeta un regard vers le boyau qui remontait vers la surface, puis tâtonna pour saisir la cape du srill. Au toucher, elle était faite de peau de lézard tannée. Celle d'un de ces monstres gigantesques qui hantaient les marais bordant le territoire des srills à l'est, probablement. Le visiteur en portait une lui aussi. Azyrin commença à traîner le srill couché sur sa cape le long du boyau, et s'arrêta en arrivant à la salle supérieure. La lumière parvenait encore à peu près jusque-là.
Le srill portait des vêtements amples, tunique et pantalons, qui couvraient tout son corps sauf le visage et les mains, aux doigts typiquement reptiliens, longs, déliés et pourvus de griffes taillées court. Ses poignets étaient enserrés dans des bracelets de métal ciselé qu'Azyrin se souvint avoir vus sur le srill passé au village. Sa poitrine portait une blessure causée par une lance ou une arme similaire, sur laquelle était crispée une main écailleuse, et la déchirure de la tunique portait une trace sombre de sang séché. Du moins cela devait être du sang, bien que cela soit plus vert que brun.

Azyrin se fit la réflexion que les srills étaient détestés parce qu'ils ressemblaient trop aux humains. Le visage de celui-ci aurait pu être celui d'un homme, s'il avait eu des oreilles au lieu de la petite crête en triangle protégeant l'orifice auditif, et de la peau au lieu d'écailles. Sauf que rares étaient les hommes dotés de traits aussi fins, en tout cas parmi ceux que connaissait Azyrin, bien que le srill ait des mâchoires volontaires.
Il lui revint en mémoire qu'il était presque impossible de distinguer les mâles des femelles chez les srills. Même les... particularités anatomiques étaient invisibles sous les vêtements, car ils se vêtaient toujours de pied en cap lorsqu'ils s'aventuraient parmi les humains, sachant la répugnance que suscitait leur peau écailleuse. Et on racontait des histoires à n'en plus finir sur ce qu'ils avaient dessous. Pourtant Azyrin avait le sentiment que ce srill était un mâle.
Sur une impulsion, elle défit le lacet de la tunique et fit baîller la chemise en-dessous sur la poitrine du srill. C'était un superbe agencement de muscles, plat et dénué de graisse, dénué de rondeurs féminines également. Mais Azyrin nota l'absence de têtons. Elle n'était donc pas plus avancée. Les femelles srills n'avaient sûrement pas de seins, dans ce cas. Elles devaient nourrir leurs petits autrement. Perplexe, Azyrin resserra les vêtements sur le corps mince et athlétique et renoua les lacets.

La nuit commençait à tomber au-dehors. Azyrin fit un petit tas de branches et de brindilles, délaissant les feuilles qui auraient produit de la fumée en se consumant, alluma un petit feu le plus près possible du srill, et s'assit de l'autre côté, les yeux fixés sur la créature.
Au bout d'un moment, un frémissement agita le crâne du srill. Les écailles plus épaisses qui partaient de ses tempes et du milieu de son front semblèrent se rabattre et se relever comme une vague solide, plusieurs fois. Elles s'immobilisèrent dressées, formant la curieuse coiffure comme sculptée qui tenait lieu de chevelure chez les srills, alors que son corps était parcouru de violents frissons. Soudain, les yeux rougeoyants étaient ouverts, et braqués sur Azyrin en face d'eux. La jeune femme rassembla une assurance qu'elle était loin d'avoir et lui adressa son sourire le plus amical.

" Bonsoir. Je suis Azyrin. Parlez-vous ma langue?"

Sa réponse fut un claquement sonore qui la fit sursauter. Elle réalisa après un court instant de panique qu'il avait produit ce bruit à dessein en "dégainant" les crêtes situées sur ses avant-bras, qui saillaient à présent hors de ses manches par la fente réservée à cet effet. Il aurait pu le faire en silence, elle le savait, et elle considéra cela comme un avertissement. Les lames d'os luisaient à la lueur du feu. Elles se replièrent lentement contre la peau du srill, qui s'assit en tailleur face au feu avec précautions, mais sans montrer à cette intruse de faiblesse dans ces gestes en dépit de la léthargie dont il sortait à peine. Finalement il ouvrit la bouche et passa sur ses lèvres fines une langue pointue avant de parler.

" Je parle votre langue. Je suis Sesshess. Que faites-vous ici?"

Azyrin essayait encore de mettre en place les sifflantes du nom du srill et répondit à contretemps.

" Quoi? Oh, je cherchais un abri pour la nuit et je vous ai trouvé au fond de la grotte. Je me demandais pourquoi vous étiez encore ici. Vous ne deviez pas aller jusqu'à Trogghar avec la caravane?"

La crête centrale du crâne de Sesshess se rabattit avant de se redéployer. Azyrin tiqua, se demandant ce que cela signifiait, mais les prunelles de feu avaient sur elle un effet hypnotique et étaient difficilement déchiffrables.

" Comment le savez-vous?

- Vous êtes passé dans mon village il y a quelques jours. Mekare. Un petit bled sur le cours de la Haret. Vous avez campé à l'extérieur du village pour la nuit."

Une membrane translucide recouvrit partiellement les yeux de Sesshess.

" Combien de jours?

- La veille du début des gelées. Donc...(elle fit mentalement le calcul) il y a neuf jours."

Une trille basse échappa au srill dont toutes les crêtes s'abaissèrent. Azyrin demanda:

" Ca ne va pas?

- Ils doivent être loin.

- Qui ça?

- La caravane.

- Pourquoi vous ont-ils laissé ici?

- Pour revendre la marchandise que j'étais chargé de rapporter à Trogghar. Ils ont profité du froid qui m'engourdissait pour me tendre un piège. J'étais trop ralenti pour me battre, une fois blessé je me suis traîné ici en espérant que le temps se réchauffe vite. Mais c'est trop tard pour les rattraper, surtout sans monture... Sitôt sorti d'ici je gèlerai à nouveau."

Azyrin sourit, un plan s'était formé dans son esprit à peine les mots sortis de la bouche du srill.

" Je pourrais vous trouver une monture et vous accompagner, ainsi vous ne risqueriez pas d'être bloqué par le froid. Je ferai du feu chaque matin pour vous réveiller."

Sesshess la considéra longuement, ses yeux grands ouverts, les pupilles dilatées par l'attention et la pénombre de la nuit qui se glissait dans la grotte.

" Votre famille et votre mari laisseraient une jeune femme comme vous partir sur les routes avec un srill?"

Azyrin haussa les épaules.

" Je ne suis pas mariée, j'ai échappé à ça jusqu'ici. Quant à ma famille, je n'avais pas l'intention de leur demander leur avis. Quoiqu'eux en pensent, pour l'instant, je serais mieux n'importe où ailleurs qu'ici. Alors, vous acceptez mon aide?"

Sesshess baissa les yeux sur lui-même, sa tenue portant un ou deux accrocs hérités de la bataille. Il n'avait plus grand-chose à voler, excepté des objets trop typiques de sa race pour passer inaperçu, comme son court sabre recourbé. Personne n'achèterait de srill comme esclave, compte tenu des représailles que cela entraînerait. Quelles que soient les motivations de la jeune humaine, il risquait peu d'en être la victime.

" Je n'ai pas le choix. Où est votre monture?"

Azyrin sourit plus largement.

" Je vais devoir retourner au village la chercher. Je vais partir tout de suite pour pouvoir revenir avant l'aube."




C'était une bonne idée. Il ne viendrait pas à l'esprit de quelqu'un au village qu'une femme serait assez téméraire pour s'aventurer en pleine nuit dans la forêt. Azyrin ne risquerait pas de tomber sur les importuns qu'elle évitait, et elle se réjouissait de voler l'alezan d'Halen. C'était un superbe animal qui se réjouirait probablement autant qu'elle d'échapper au joug de son propriétaire. Il pourrait l'emmener elle et le srill très loin de ce coin puant.
Elle n'eut pas trop de mal à s'orienter vers le village malgré la nuit. Elle avait parcouru ces forêts de long en large durant toute sa jeunesse, en quête de champignons, de baies, de petits animaux, bref de tout ce qu'on pouvait y récupérer d'utile. Il lui suffisait de suivre telle petite ravine jusqu'au ruisseau, puis de remonter la pente jusqu'à la colline d'où on voyait la Haret en contrebas...
En quelques heures elle était près de l'enclos où dormaient les montures du chef du village. Les tenues de chasse entreposées dans l'écurie lui donnèrent une idée. Elle avait pensé passer chez elle récupérer des affaires personnelles, mais si elle le faisait cette même nuit, on ne se demanderait pas longtemps qui avait volé l'alezan. Et des vêtements d'homme lui seraient plus pratiques pour un long voyage. Elle prit donc quelques affaires qui semblaient plus ou moins à sa taille quoiqu'un peu grandes.
Il y avait une tunique et des pantalons élimés qui lui auraient convenu exactement, mais elle n'y toucha pas. Non seulement ils auraient renseigné les propriétaires sur la menue stature et donc l'identité du voleur, mais ils appartenaient à Cyric, le plus jeune des frères de Halen. Autant elle détestait Halen, autant Cyric avait toujours été discret et gentil, ce qui ne semblait d'ailleurs pas du goût de sa famille. Elle savait que le jeune garçon avait assez d'ennuis sans qu'elle fournisse à sa fratrie une raison supplémentaire de lui chercher des noises.

Elle eut un sourire matois en s'approchant doucement de l'enclos et en flattant les chiens qui montaient la garde. Enfant, comme tous les gosses de la région, elle avait aidé aux travaux des champs chez tous les voisins. Elle connaissait encore comme sa poche tous les domaines et les chiens la reconnaissaient aussi. Elle appréciait les bêtes pour la simple raison qu'on savait toujours à peu près à quoi s'attendre avec elles. Il y avait des limites à ne pas franchir pour ne pas déclencher de réactions agressives chez elles, et tant pis pour celui qui ne faisait pas attention. Les bêtes étaient stupides et limitées, mais elles avaient leur utilité. Elle aurait aimé pouvoir en dire autant des humains.
L'alezan vint calmement vers elle quand elle claqua de la langue doucement. Elle flatta son encolure et commença à lui dégager un passage dans la barrière, quand quelque chose la poussa de côté.

Elle reprit son équilibre avec un sursaut et faillit éclater de rire en reconnaissant une jeune jument d'humeur taquine, qui essayait toujours de dévorer son col de tunique quand elle s'approchait. La jument la poussa encore une fois de la tête, lui soufflant son haleine chaude dans le cou. Azyrin la calma de quelques caresses sur le museau, puis décida de l'emmener aussi. Après tout, quitte à voler, autant voler beaucoup, ou du moins assez pour se mettre à l'abri. Et puis, si un seul cheval disparaissait, elle serait plus facilement soupçonnée que si deux étaient dérobés. Elle n'était pas censée avoir de complice pour sa fugue impromptue.
Elle alla chercher une deuxième selle en catimini dans l'écurie, entourée d'une nuée de chiens quémandant friandises et caresses. Elle posa les deux selles sur le dos de l'alezan, sans prendre le temps de les attacher, fixant seulement les longes, et entraîna les deux chevaux derrière elle. Elle faillit laisser la barrière ouverte pour laisser s'enfuir les trois autres bêtes, mais il valait mieux les laisser à l'abri à l'intérieur. Les félins des montagnes n'oseraient pas s'aventurer dans l'enclos en présence des chiens.

Dès qu'elle se fut éloignée du village, elle s'arrêta un instant pour mettre la selle à l'alezan et fit le reste du trajet jusqu'à la grotte sur son dos, en tirant la jument grise derrière elle. Sesshess darda sur elle ses prunelles de la même couleur que le ciel s'éclaircissant au-dehors. Azyrin le gratifia d'un sourire encourageant, espérant briser la glace de son masque de serpent dénué d'émotions, en vain.

" Pour la nourriture, il faudra se contenter des baies et peut-être chasser un peu, dans un premier temps. Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais quitter cet endroit au plus vite."

Sesshess se contenta d'acquiescer sans poser de questions. Lui non plus ne tenait pas à rester trop longtemps en territoire humain, et il devait retrouver le chargement qui lui avait été confié. Cependant des questions purement logistiques se posaient à lui.

" Vous savez vous battre? Je ne pourrais pas vous protéger la nuit. Même de jour, une femme escortée d'un seul srill est une proie tentante."

Azyrin sortit de son sac les vêtements qu'elle avait volés et rentra dans la grotte près du feu mourant, pour se changer à l'abri relatif du froid mordant de l'aube.

" C'est pour cette raison que je vais me faire passer pour un garçon. Je ne sais pas réellement me battre, mais je sais jouer des pieds, des poings et des dents si nécessaire. Vous pourriez peut-être m'apprendre quelques techniques quand nous devrons faire reposer les chevaux?"

Le srill la regarda avec froideur. Du moins c'est ainsi que l'interpréta Azyrin, bien qu'il soit difficile de déterminer des degrés dans son impassibilité reptilienne. Les écailles autour de ses ouïes frémissaient de manière visible. Les srills avaient la réputation de connaître des techniques secrètes de combats à mains nues, et ils étaient d'autant plus redoutés du fait du mystère entourant ces arts martiaux, dont peu d'humains avaient été témoins -du moins peu qui aient survécu. Il était douteux qu'un srill enseigne ce genre de techniques à une humaine qu'il connaissait à peine, et Azyrin n'y avait pas réellement compté. Aussi elle s'empressa d'ajouter pour dissiper le malentendu:

" J'ai mon couteau, même si ce n'est pas censé être une arme, vous sauriez m'apprendre à m'en servir pour me défendre?"

La crête centrale de Sesshess fut parcourue d'une vague et il émit un claquement de la langue.

" J'imagine que cela vaudrait mieux. Je ne peux pas me battre pour deux."

Ils grimpèrent en selle et prirent la direction de Trogghar, vers le sud, par le chemin le moins emprunté, afin d'éviter d'éventuelles rencontres. L'alezan, rebaptisé Ress-en-See par le srill qui le montait, se montrait assez nerveux, mais celui-ci parvint à l'apaiser rapidement, apparemment habitué à susciter ce genre de réactions chez les animaux.




Quelques heures plus tard, ils firent halte près d'un ruisseau pour laisser les chevaux se reposer et se restaurer. Azyrin étira ses membres douloureux. Ils faisaient route aussi rapidement qu'ils pouvaient le faire sans éreinter leurs montures. Elle n'avait pas l'habitude des longs trajets à cheval et elle avait autant besoin de se remettre que sa jument, surnommée Taquine. Pour couronner le tout, elle commençait à avoir faim. A moitié pour elle-même et à moitié pour essayer de dégeler l'atmosphère, elle dit:

" Dommage qu'on ne puisse pas s'arrêter. Si on avait plus de temps, j'aurais pu poser des collets. Il ne me reste pas beaucoup de baies.

- Je n'ai pas besoin de beaucoup de nourriture. Gardez tout pour vous."

Sesshess se détourna et s'occupa de son cheval. Agacée de son manque de chaleur en dépit du 'cadeau', Azyrin lui fit une grimace pendant qu'il avait le dos tourné, et partit à grands pas dans le sous-bois pour chercher d'autres fruits ou des champignons. Ce n'était pas aussi intéressant qu'elle l'avait espéré, de partir à l'improviste avec ce srill obnubilé par sa mission.

Quand elle revint un peu plus tard avec une maigre cueillette, elle découvrit que le taciturne "serpent" avait aussi pris soin de Taquine en son absence. Après avoir bu et rempli sa gourde, Sesshess s'était étendu sur une grande pierre au bord du filet d'eau, fermant les yeux pour savourer la maigre chaleur dispensée par le pâle soleil hivernal. Il était d'une telle immobilité qu'Azyrin craignit un instant qu'il soit retombé en léthargie. Sa parenté avec les lézards la déconcerta.

Soudain Sesshess bascula sur le côté et tomba du rocher, comme s'il avait été frappé par une arme invisible. Azyrin se hâta de sauter par-dessus le ruisseau et de contourner la pierre, inquiète. Elle s'arrêta net en voyant le srill couché à terre, plaquant sous son bras un lièvre qui tentait vainement de lui échapper. Sesshess leva le bras, les crêtes osseuses s'y déplièrent en claquant. Il les abattit sur la nuque du lièvre, qui cessa immédiatement de se débattre, mort sur le coup. Son mouvement avait été si rapide qu'Azyrin avait à peine vu ce qui s'était passé. Il se releva et lui tendit sa proie par les oreilles.

" Le dîner de ce soir. Avec ce froid il ne devrait pas s'abîmer. Faire du feu ici ne serait pas prudent."

Azyrin acquiesça sans répondre. Avec des réflexes pareils, les srills n'avaient même pas besoin de savoir se battre pour surclasser les humains. Elle espérait ne jamais se retrouver face à un tel ennemi.

Sortant son couteau, elle vida rapidement le lièvre dans le ruisseau, le remplit de glace formée sur les bords du cours d'eau et le fourra dans une des gibecières de la selle de Taquine.


A la fin de la journée, ils avaient parcouru un bon dixième de la distance les séparant de Trogghar, et les montures aussi fourbues que les cavaliers firent halte pour la nuit avec soulagement. Azyrin avait grand faim et alluma rapidement un feu entre quelques grosses pierres. Alors qu'elle dépeçait le lièvre tué par Sesshess, le srill s'approcha.

" Faut-il que j'en attrape un autre?"

Sa voix sifflante résonnait bizarrement dans la nuit. Azyrin secoua la tête.

" Une moitié chacun suffira pour aujourd'hui, non? Si vous croyez qu'on trouvera de quoi manger demain, vous pouvez vous reposer."

Sans un mot, il lui prit des mains le gibier qu'elle venait de finir de dépouiller de sa peau, et d'un coup de sabre coupa la bête en deux parties égales. Il rendit une moitié à Azyrin et prit l'autre pour aller s'asseoir devant le feu en plantant ses crocs dans la chair crue. Après avoir arraché et avalé une patte entière d'un brusque mouvement de ses mâchoires puissantes, il précisa:

" Vous allez cuire la vôtre."

Azyrin acquiesça. Evidemment, après des semaines de voyage avec une caravane d'humains, il devait avoir quelque expérience de leurs habitudes culinaires. A la réflexion, elle n'avait aucune idée de ce que mangeaient les srills. Ni de grand-chose d'autre de leur mode de vie. Ils étaient tellement secrets que rien ne filtrait de leurs coutumes. Azyrin fronça les sourcils. L'étaient-ils vraiment, ou bien était-ce les humains qui ne se souciaient pas d'apprendre quoi que ce soit sur eux?

Pendant que sa part du lièvre cuisait au bord du foyer, elle nettoya soigneusement son couteau et entortilla ses longs cheveux bruns en une natte serrée pour commencer à tailler dedans. Le srill, ayant déjà englouti son repas, la regarda faire avec curiosité.

" Pourquoi?

- Je passerais plus facilement pour un garçon avec les cheveux courts. Pour l'instant on n'a croisé personne mais le pays est plus peuplé au sud.

- Je sais. Vous allez vous couper.

- Mais non, ça va, je fais att-ACKH!"

Elle fit la grimace en se tâtant précautionneusement la nuque. Le couteau avait mordu un peu trop fort dans ses cheveux et elle s'était entaillée. Le srill émit un crissement étrange et vint s'agenouiller derrière elle, lui prenant d'autorité le couteau des mains. Il jeta un oeil à la plaie, sans gravité, et coupa ce qui restait de la natte de quelques gestes vifs et précis. Azyrin n'osait pas bouger d'un cil, sentant les mouvements rapides du bras armé du srill dans son dos. Mais un contact bref et humide sur sa nuque la fit sursauter sur ses pieds en criant.

" Ah! Qu'est-ce que vous faites?!"

Nouveau mouvement de vague de la crête du srill, dont les yeux élargis furent balayés par les paupières verticales.

" Vous pourriez nettoyer la plaie seule?"

Il semblait plus réprobateur qu'étonné et Azyrin le considéra avec méfiance.

" Parce que vous nettoyez les plaies en les léchant?

- Vous avez un autre moyen?

- En général on utilise de l'eau, ou un alcool quelconque. Même si je n'en ai pas sur moi.

- De l'eau? C'est le plus sûr moyen de l'infecter ici. Les humains ne protègent pas leurs points d'eau."

Azyrin se rassit en face de lui, le regardant par-dessus le feu. Elle avait entendu des rumeurs sur le poison mortel contenu dans les crocs des srills. Mais il n'avait aucune raison de la tuer, bien au contraire, il avait besoin d'elle tant que le froid menacerait de le replonger en léthargie. Et s'il voulait vraiment se débarasser d'elle, il avait eu des dizaines d'occasions.
Chercher une autre interprétation à son geste serait faire preuve d'un excès de vanité, se dit Azyrin. Elle se savait plutôt jolie, mais de là à être au goût d'un srill il y avait loin. D'ailleurs après l'avoir observé toute une journée, elle n'était même pas sûre qu'il ressente des émotions comparables à celles des humains. Alors du désir pour une créature à la peau molle et tiède, cela devait relever de la perversion pour un srill.
Sur ces pensées mi-rassurantes mi-amères, elle se calma, et sans se rapprocher toutefois, reprit la surveillance de la cuisson de son dîner en regardant Sesshess à la dérobée. Comme s'il comprenait que ses "soins" n'étaient pas requis, il se roula en boule dans sa cape devant le feu et ferma ses deux jeux de paupières. Azyrin resta seule éveillée à méditer, jusqu'à ce qu'une odeur de brûlé se mêle à celle de chair rôtie et qu'elle soit obligée de sauver sa pitance des flammes.

Ca change de la métaphore de la phalène.



Une dizaine de jours plus tard, ils arrivaient en vue de Trogghar. La ville marquait sur la route des caravanes le début de la Bordure, la bande de terrain neutre séparant Rakshasa, le territoire des srills, au sud, des contrées peuplées par les humains. Depuis la fin des guerres inter-raciales, qui avaient vu la séparation des deux peuples de part et d'autre de la Bordure, des traités de paix garantissaient une sécurité relative à tous, à la condition d'un strict contrôle des échanges et des circulations massives de personnes.
La Bordure, seul lieu où étaient autorisés des rassemblements conjoints de srills et d'humains, représentait sur toute la longueur du continent oriental l'interface commercial entre les deux peuples. Trogghar en particulier, connaissait prospérité et une grande activité grâce à ces échanges.

D'après ce qu'avait réussi à savoir Azyrin, lorsqu'il avait été attaqué, Sesshess escortait un chargement d'objets métalliques, armes, bijoux et divers autres, qu'il était allé négocier pour le compte de son clan dans les cités du Nord, où l'on trouvait les meilleurs artisans pour ces produits. Il s'était joint à une caravane d'humains ayant la même destination pour grouper les frais relatifs au transport et à la sécurité, comme cela se produisait souvent. La réputation de férocité des srills était telle qu'elle suffisait en général à ôter toute velléité de malhonnêteté à ceux qui traitaient avec eux.
Malheureusement cette fois, les autres membres du convoi avaient dû réussir à se convaincre mutuellement que si tous gardaient le silence et participaient, ils pourraient détrousser le srill sans que celui-ci ait le loisir de lancer contre eux la vengeance des siens.

Sesshess espérait bien faire la preuve une fois de plus que personne ne pouvait s'en prendre à un srill sans le regretter, même si des jours, des mois ou des années devaient s'écouler avant que justice soit faite. Il n'en allait pas seulement du chargement qu'il avait perdu, ni de son honneur, mais des intérêts de tout son peuple.
Ils avaient appris longtemps auparavant, durant les guerres, que le seul moyen de forcer les humains à obéir à une loi était de n'y tolérer aucune exception, et de poursuivre les coupables sans relâche. Les Sécessionnistes, des terroristes humains prêchant pour la séparation totale des deux peuples, avaient été presque entièrement éradiqués par la justice des srills après s'en être pris à eux. A force, à l'exception de quelques fous suicidaires, ils ne visaient plus que des lieux représentatifs des échanges inter-raciaux mais occupés par des humains, s'attirant ainsi le mépris et la haine de leur propre race. De sorte que peu de gens sensés venaient remplir les vides laissés dans leurs rangs par les vendettas des srills.

Azyrin avait compris tout cela des bribes de phrases qu'elle lui avait arrachées de haute lutte. Le srill s'était refermé dans son mutisme et ne lui avait pas dit plus de mots que pendant leur première journée ensemble durant tout le reste du trajet. Il ne parlait que lorsque c'était requis, et encore ce qu'il estimait suffisant était-il loin de l'être aux yeux d'Azyrin, qui avait l'impression d'être tolérée comme un mal nécessaire.
De plus, Sesshess semblait avoir deviné que les chevaux qu'ils montaient avaient été volés, et Azyrin pressentait qu'il tiendrait à les racheter ou à les rendre à leur légitime propriétaire dès qu'il aurait rempli sa mission. Elle se demandait avec inquiétude ce qu'il ferait d'elle à ce moment-là. Mais il n'était pas désagréable avec elle, au moins, et pour l'instant ils avaient autant besoin l'un de l'autre, même si ce n'était pas beaucoup.

Découvrant en contrebas dans la plaine aride la ville blanche de Trogghar, Azyrin poussa un soupir de soulagement intérieur à la pensée de pouvoir enfin échanger quelques mots et se montrer plus utile. Ils s'étaient fait un peu d'argent en chemin en vendant le produit de la chasse de Sesshess, qui attrapait avec une facilité dérisoire gros poissons et gibier à volonté, même dans la campagne hivernale.
Le temps se réchauffait au fur et à mesure qu'ils descendaient vers le sud, mais les bois gelés avaient fait place à une végétation rase qui n'était guère plus fournie en viande sur pattes. Ils n'avaient pas espéré pouvoir rattraper les voleurs avant Trogghar, même si étant à cheval, ils allaient plus vite que les chariots de la caravane. Ils comptaient retrouver la trace de la marchandise et des malandrins en se renseignant auprès des Trogghari. Azyrin se chargerait des quartiers humains et Sesshess des srills, puis ils se retrouveraient pour mettre leurs renseignements en commun.

Ainsi firent-ils donc en arrivant en ville, vers le milieu de la journée, se séparant momentanément.


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2e (et dernière) partie de "Chasse Gardée"



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