Azyrin s'arrêta dès qu'elle le vit en passant le dernier coude, le coeur s'emballant instantanément. Comme la forme roulée en boule ne bougeait pas, elle s'approcha en se plaçant de manière à laisser le maximum de lumière passer de dehors pour mieux la voir. Elle cligna des yeux, étonnée, puis comprit soudain et s'approcha plus hardiment pour effleurer la forme du bout des doigts. Le contact lui confirma ce que l'obscurité ne parvenait pas à dissimuler complètement. La peau était sèche et douce, et la chair trop ferme, mais pas comme de la glace: simplement, elle semblait uniquement composée de muscles. Ce n'était pas un humain qui dormait là mais un srill, un "serpent" comme on les appelait avec mépris dans son village.
Il ne risquait donc pas de se réveiller avant le dégel, puisque comme tous les reptiliens il avait le sang froid. Azyrin était curieuse et tâta le costume du srill avec plus d'assurance. C'était la première fois qu'elle en approchait un d'aussi près. Dans les villes, les srills étaient plus ou moins bien acceptés car ils apportaient de leur désert des denrées et des marchandises que les humains ne pouvaient produire. Mais dans des contrées plus sauvages comme ici, son "pays de barbares" comme l'appelait souvent Azyrin, ils étaient considérés avec méfiance et hostilité.
Moins de dix jours auparavant, l'un d'eux, un guerrier escortant une caravane, avait traversé son village. Seule la peur avait retenu les badauds de l'accabler d'insultes, mais Azyrin avait été frappée par ses yeux immenses, sans trace de blanc, d'un rouge traversé d'éclairs dorés, aux pupilles fendues verticalement. Malgré son inhumanité, son regard étrange semblait reconnaître et tolérer les réactions des villageois comme des manifestations puériles d'esprits étroits. Mais il ne s'abaissait pas à répondre à cette provocation.
Azyrin plissa son petit nez sous son capuchon, son cerveau retrouvant un semblant de fonctionnement normal comme l'excitation de la découverte se calmait. Et si ce srill était celui qui était passé au village? Elle jeta un regard vers le boyau qui remontait vers la surface, puis tâtonna pour saisir la cape du srill. Au toucher, elle était faite de peau de lézard tannée. Celle d'un de ces monstres gigantesques qui hantaient les marais bordant le territoire des srills à l'est, probablement. Le visiteur en portait une lui aussi. Azyrin commença à traîner le srill couché sur sa cape le long du boyau, et s'arrêta en arrivant à la salle supérieure. La lumière parvenait encore à peu près jusque-là.
Le srill portait des vêtements amples, tunique et pantalons, qui couvraient tout son corps sauf le visage et les mains, aux doigts typiquement reptiliens, longs, déliés et pourvus de griffes taillées court. Ses poignets étaient enserrés dans des bracelets de métal ciselé qu'Azyrin se souvint avoir vus sur le srill passé au village. Sa poitrine portait une blessure causée par une lance ou une arme similaire, sur laquelle était crispée une main écailleuse, et la déchirure de la tunique portait une trace sombre de sang séché. Du moins cela devait être du sang, bien que cela soit plus vert que brun.
Azyrin se fit la réflexion que les srills étaient détestés parce qu'ils ressemblaient trop aux humains. Le visage de celui-ci aurait pu être celui d'un homme, s'il avait eu des oreilles au lieu de la petite crête en triangle protégeant l'orifice auditif, et de la peau au lieu d'écailles. Sauf que rares étaient les hommes dotés de traits aussi fins, en tout cas parmi ceux que connaissait Azyrin, bien que le srill ait des mâchoires volontaires.
Il lui revint en mémoire qu'il était presque impossible de distinguer les mâles des femelles chez les srills. Même les... particularités anatomiques étaient invisibles sous les vêtements, car ils se vêtaient toujours de pied en cap lorsqu'ils s'aventuraient parmi les humains, sachant la répugnance que suscitait leur peau écailleuse. Et on racontait des histoires à n'en plus finir sur ce qu'ils avaient dessous. Pourtant Azyrin avait le sentiment que ce srill était un mâle.
Sur une impulsion, elle défit le lacet de la tunique et fit baîller la chemise en-dessous sur la poitrine du srill. C'était un superbe agencement de muscles, plat et dénué de graisse, dénué de rondeurs féminines également. Mais Azyrin nota l'absence de têtons. Elle n'était donc pas plus avancée. Les femelles srills n'avaient sûrement pas de seins, dans ce cas. Elles devaient nourrir leurs petits autrement. Perplexe, Azyrin resserra les vêtements sur le corps mince et athlétique et renoua les lacets.
La nuit commençait à tomber au-dehors. Azyrin fit un petit tas de branches et de brindilles, délaissant les feuilles qui auraient produit de la fumée en se consumant, alluma un petit feu le plus près possible du srill, et s'assit de l'autre côté, les yeux fixés sur la créature.
Au bout d'un moment, un frémissement agita le crâne du srill. Les écailles plus épaisses qui partaient de ses tempes et du milieu de son front semblèrent se rabattre et se relever comme une vague solide, plusieurs fois. Elles s'immobilisèrent dressées, formant la curieuse coiffure comme sculptée qui tenait lieu de chevelure chez les srills, alors que son corps était parcouru de violents frissons. Soudain, les yeux rougeoyants étaient ouverts, et braqués sur Azyrin en face d'eux. La jeune femme rassembla une assurance qu'elle était loin d'avoir et lui adressa son sourire le plus amical.
" Bonsoir. Je suis Azyrin. Parlez-vous ma langue?"
Sa réponse fut un claquement sonore qui la fit sursauter. Elle réalisa après un court instant de panique qu'il avait produit ce bruit à dessein en "dégainant" les crêtes situées sur ses avant-bras, qui saillaient à présent hors de ses manches par la fente réservée à cet effet. Il aurait pu le faire en silence, elle le savait, et elle considéra cela comme un avertissement. Les lames d'os luisaient à la lueur du feu. Elles se replièrent lentement contre la peau du srill, qui s'assit en tailleur face au feu avec précautions, mais sans montrer à cette intruse de faiblesse dans ces gestes en dépit de la léthargie dont il sortait à peine. Finalement il ouvrit la bouche et passa sur ses lèvres fines une langue pointue avant de parler.
" Je parle votre langue. Je suis Sesshess. Que faites-vous ici?"
Azyrin essayait encore de mettre en place les sifflantes du nom du srill et répondit à contretemps.
" Quoi? Oh, je cherchais un abri pour la nuit et je vous ai trouvé au fond de la grotte. Je me demandais pourquoi vous étiez encore ici. Vous ne deviez pas aller jusqu'à Trogghar avec la caravane?"
La crête centrale du crâne de Sesshess se rabattit avant de se redéployer. Azyrin tiqua, se demandant ce que cela signifiait, mais les prunelles de feu avaient sur elle un effet hypnotique et étaient difficilement déchiffrables.
" Comment le savez-vous?
- Vous êtes passé dans mon village il y a quelques jours. Mekare. Un petit bled sur le cours de la Haret. Vous avez campé à l'extérieur du village pour la nuit."
Une membrane translucide recouvrit partiellement les yeux de Sesshess.
" Combien de jours?
- La veille du début des gelées. Donc...(elle fit mentalement le calcul) il y a neuf jours."
Une trille basse échappa au srill dont toutes les crêtes s'abaissèrent. Azyrin demanda:
" Ca ne va pas?
- Ils doivent être loin.
- Qui ça?
- La caravane.
- Pourquoi vous ont-ils laissé ici?
- Pour revendre la marchandise que j'étais chargé de rapporter à Trogghar. Ils ont profité du froid qui m'engourdissait pour me tendre un piège. J'étais trop ralenti pour me battre, une fois blessé je me suis traîné ici en espérant que le temps se réchauffe vite. Mais c'est trop tard pour les rattraper, surtout sans monture... Sitôt sorti d'ici je gèlerai à nouveau."
Azyrin sourit, un plan s'était formé dans son esprit à peine les mots sortis de la bouche du srill.
" Je pourrais vous trouver une monture et vous accompagner, ainsi vous ne risqueriez pas d'être bloqué par le froid. Je ferai du feu chaque matin pour vous réveiller."
Sesshess la considéra longuement, ses yeux grands ouverts, les pupilles dilatées par l'attention et la pénombre de la nuit qui se glissait dans la grotte.
" Votre famille et votre mari laisseraient une jeune femme comme vous partir sur les routes avec un srill?"
Azyrin haussa les épaules.
" Je ne suis pas mariée, j'ai échappé à ça jusqu'ici. Quant à ma famille, je n'avais pas l'intention de leur demander leur avis. Quoiqu'eux en pensent, pour l'instant, je serais mieux n'importe où ailleurs qu'ici. Alors, vous acceptez mon aide?"
Sesshess baissa les yeux sur lui-même, sa tenue portant un ou deux accrocs hérités de la bataille. Il n'avait plus grand-chose à voler, excepté des objets trop typiques de sa race pour passer inaperçu, comme son court sabre recourbé. Personne n'achèterait de srill comme esclave, compte tenu des représailles que cela entraînerait. Quelles que soient les motivations de la jeune humaine, il risquait peu d'en être la victime.
" Je n'ai pas le choix. Où est votre monture?"
Azyrin sourit plus largement.
" Je vais devoir retourner au village la chercher. Je vais partir tout de suite pour pouvoir revenir avant l'aube."