Le lendemain matin, Nessgek retourna avec Azyrin au siège du Conseil d'Ordre, témoigner avec elle au sujet de l'attaque des sept ivrognes. Le Médiateur Sullveyn les accueillit avec respect, et accompagna Nessgek dans un bureau où un srill attendait pour légiférer. Sullveyn prit congé des reptiliens et revint vers Azyrin.
" Je pense que le témoignage sera plus aisé pour vous si je vous sers d'interprète, jeune homme. Suivez-moi je vous prie."
Un autre srill prit des notes pendant qu'Azyrin lui racontait ce qu'elle avait vu, en se faisant préciser quelques détails par l'intermédiaire de Sullveyn. Enfin celui-ci laissa le srill se retirer et s'adossa au mur en face d'Azyrin.
" Merci de votre coopération et de votre intervention, Nazyr."
Elle essaya d'ignorer la façon dont Sullveyn avait insisté sur le faux nom qu'elle lui avait donné.
" C'est toujours un soulagement pour moi de savoir que je ne suis pas le seul à défendre la paix entre nos deux races. Ainsi vous êtes l'écuyer de Sesshess? Ou plutôt, son écuyère..."
Azyrin se figea, ne sachant quoi répondre. Sullveyn prit note de sa réaction et poursuivit.
" Sesshess est-il au courant?"
Elle acquiesça timidement.
" Vous avez eu de la chance de tomber sur lui. Il est particulièrement ouvert pour un srill.
- Ah bon?"
La nuance sarcastique de la réponse d'Azyrin fit sourire Sullveyn.
" Il a l'habitude de côtoyer les humains. Il a commencé à se charger du commerce avec nous pour son clan à l'époque où je suis arrivé en fonction ici, il y a quatre ans. Il n'a pas dû vous poser de problèmes, avouez. Ni de questions gênantes sur les raisons pour lesquelles une jeune femme préfère se promener en compagnie d'un srill plutôt que mener une vie paisible avec sa famille..."
Azyrin affecta de ne pas comprendre la question sous-entendue. Sullveyn semblait amical, plutôt amusé, mais elle se demandait ce qu'il voulait au juste. La réponse ne tarda pas.
" Avez-vous un objectif précis à votre voyage?
- Pas vraiment.
- Cela vous dirait-il de travailler ici, pour moi?
- Pardon?"
Azyrin flairait un piège. Sullveyn ne savait rien d'elle, il n'avait aucune raison de lui faire confiance. Et puis, elle n'avait pas de formation pour les tâches diplomatiques, loin de là. Elle savait se débrouiller chez elle, dans les montagnes fertiles, mais près de la Bordure elle ignorait tout ce qu'il y avait à savoir. Sullveyn contourna la table et vint s'y asseoir juste en face d'elle.
" Maintenir un contact amical entre nos deux peuples est très délicat. J'ai peu de gens près de moi qui soient réellement familiers des srills. Or ceux-ci sont aussi méfiants envers nous que les humains envers eux. Voyez-vous, ma fonction m'oblige à rester à Trogghar. Mais parfois des affaires importantes doivent être réglées ailleurs entre humains et srills. Il me faut des intermédiaires qui n'aient pas peur de discuter avec eux. Quelles que soient vos raisons, vous êtes venue en aide par deux fois à des srills inconnus. C'est un début impressionnant. Et Sesshess semble vous faire confiance. Avec lui comme guide, je suis persuadé qu'en quelques mois vous pourriez devenir mon meilleur émissaire."
Azyrin se souvint de son voyage avec son taciturne compagnon et fit la grimace.
" Je ne suis pas très sûre qu'il me fasse confiance, et encore moins qu'il veuille me servir de guide. Il n'a pas dû m'adresser plus d'une vingtaine de phrases en dix jours."
Sullveyn rit amicalement.
" Pour un srill c'est beaucoup. Et puis, vous ne lui avez pas posé de questions, je suppose?
- Et bien... Non, puisque je ne voulais pas donner l'impression de l'espionner. Et que je ne tenais pas à répondre à ses questions sur mon compte...
- Les srills apprécient énormément le tact et la discrétion. Croyez-moi, si Sesshess ne vous respectait pas, il vous aurait perdue avant même que vous arriviez à Trogghar. Ici il n'a besoin de personne. C'est un personnage important, pour son clan et en dehors."
Peu convaincue, Azyrin fit la moue.
" J'aurais cru que frayer avec les humains était plus une punition qu'un honneur.
- Parfois. Mais ce n'est pas pour son rôle d'intermédiaire qu'il est le plus important. Il est prétendant Verashte, depuis longtemps."
Azyrin fronça les sourcils, intriguée.
" Nessgek a parlé de cela. Qu'est-ce que vous entendez par 'prétendant Verashte'?
- Les clans srills sont organisés en deux hiérarchies parallèles, celle des mâles et celle des femelles. Nessgek est la Verashti, la dominante des femelles. Le Verashte est le dominant des mâles, et le couple Verashti-Verashte est le seul du clan à procréer. Les petits sont élevés par tout le clan.
- Et Sesshess aurait pu être Verashte?
- Dans son clan, le précédent Verashte était le père de Nessgek. Et celui d'avant, le père de Sesshess. A présent que le père de Nessgek s'est retiré, Sesshess est de loin le mâle supérieur du clan. Vous avez remarqué qu'il est presque aussi grand que Nessgek? Normalement les femelles sont plus grandes que les mâles d'une bonne tête. Sesshess a aussi les qualités mentales requises pour éclipser ses rivaux.
- Alors pourquoi n'est-il pas Verashte?
- Je ne sais pas, mais pour autant que je sache, le clan n'y est pour rien. Il est très lié à Nessgek, comme vous avez dû le voir. Mais la suprématie du clan ne l'intéresse pas, tout simplement. Il est curieux, et il a le goût de la découverte. Il a été mon premier interlocuteur srill de la Bordure, et celui qui m'a le plus appris. Il sera un excellent professeur pour vous."
Azyrin revint brutalement à sa situation présente à ces mots.
" Eh, je n'ai pas dit que j'étais d'accord! Et lui non plus
- Vous avez plus intéressant à faire? Etre émissaire présente bien des avantages, et le seul inconvénient, outre qu'on passe son temps à régler des problèmes, est à en croire l'opinion populaire, l'inconfort olfactif dû à la proximité de nos alliés reptiliens..."
Pendant qu'Azyrin méditait en pleine confusion sur la proposition de Sullveyn, une partie de son cerveau commenta que l'opinion populaire ne devait pas fréquenter beaucoup de srills. Sesshess dégageait plutôt une absence d'odeur, ce qui était bizarre mais pas franchement désagréable. En cherchant bien, il émanait de lui la veille une senteur infime de pierre, probablement dûe au sable dont les srills se servaient pour se laver. Enfin, se récurer. Et aussi, quand il se chauffait près du feu, une légère fragrance indescriptible.
L'image de Sesshess assis la veille au soir devant le foyer ramena aux oreilles d'Azyrin les claquements de langue ironiques de Nessgek, après certaines remarques qu'elle émettait en srill. Elle fronça les sourcils et demanda à Sullveyn.
" Vous parlez srill, au fait, non?
- Je le comprends, plutôt. Leur langue est difficile à prononcer pour nous et je crains que seuls les srills de la Bordure puissent comprendre ce que je dis.
- Que veut dire le mot lerak?"
Sullveyn s'éclaircit la gorge en dissimulant un sourire.
" Lerak? Qui a dit ça?
- C'est une insulte, c'est ça?
- Non, pas vraiment, c'est... Dites-moi plutôt qui a dit ça, que je sache quel sens correspond le mieux."
Azyrin répondit avec méfiance.
" Nessgek. Elle m'a présentée comme étant le lerak de Sesshess quand on l'a retrouvé."
Sullveyn se frictionna pensivement le menton.
" Oh, je vois. Oui, c'est bien dans son style. Elle a un sens de l'humour particulier. Eh bien, j'imagine qu'on pourrait traduire ça par 'animal familier', faute de mieux."
Les épaules d'Azyrin s'affaissèrent.
" Oh, bien. Vous pensez toujours que Sesshess voudra de moi comme élève? Animal familier..." grommela-t-elle.
Sullveyn lui sourit et posa une main amicale sur son épaule. Azyrin frémit et se força à ne pas bouger.
" La curiosité de Sesshess pour les humains passe auprès des siens pour une faiblesse amusante, qui porte parfois ses fruits. Il s'est déjà offert pour servir d'intermédiaire à des humains aventureux, voulant traiter directement avec les srills à l'intérieur des frontières de Rakshasa. Et ceux-là ont été appelés familièrement lerak par les reptiliens. C'est plus affectueux qu'insultant. En fait j'aurais plutôt dû traduire par 'jeune inexpérimenté qui veut apprendre en compagnie d'un maître'. C'est bien mieux que kanlaki, en tout cas.
- Et ça veut dire quoi, ce kanlaki?
- En termes choisis, pour ne pas offenser vos oreilles, je dirais 'saleté de peau molle sans honneur'. C'est comme ça qu'ils appellent les humains la plupart du temps."
Azyrin eut un regard navré.
" Ca promet. Et ça ne poserait pas de problèmes que je sois une femme, pour être émissaire?
- Au contraire, ça prouverait aux srills que nous ne sommes pas si barbares après tout. Leurs femelles trouvent que nos femmes devraient prendre le pouvoir aux hommes pour arranger la situation."
Vu sous cet angle, Azyrin comprenait mieux la proposition de Sullveyn. Les raisons ne lui manquaient pas. Cela semblait également très intéressant pour elle. Et cela lui donnerait l'occasion de revoir Sullveyn. Elle sourit et lui tendit la main.
" C'est d'accord, comptez sur moi, si Sesshess accepte.
- Je pense qu'il sera d'accord."
Il croisa son poignet sur le sien à la manière srill avant de le serrer en souriant.
"Il y a encore une chose à régler cependant. Ces chevaux volés."
Azyrin se figea.
" De quoi parlez-vous?
- Les deux chevaux avec lesquels vous êtes arrivés à Trogghar, vous les avez volés n'est-ce pas?"
Azyrin se demanda si elle devait lui dire la vérité. Sullveyn ne semblait pas vouloir la piéger, mais il n'avait pas l'air d'avoir de doutes non plus sur ce qu'il avançait.
" Inutile de mentir, Sesshess était venu me demander hier s'il y avait un moyen de restituer deux montures 'empruntées' sans créer plus d'ennuis que cela n'en résoudrait. Comme vous l'avez sûrement remarqué, les srills sont plutôt à cheval sur ce genre de principes. Sesshess ne vous a pas fait d'histoires sur le moment parce qu'il avait besoin d'un moyen de transport rapide, et que cet 'emprunt' devait servir à remédier à un autre vol plus important, mais il a toujours eu l'intention de réparer cette entorse aux lois. J'imagine aussi qu'il se doutait que vous aviez des raisons de commettre ce délit pour vous enfuir.
- Et comment il l'aurait deviné? Et puis d'abord qui vous dit que c'est le cas?" répondit Azyrin sur la défensive.
Sullveyn la considéra avec un intérêt bienveillant.
" Si vous n'avez rien à fuir, pourquoi prendre le risque d'accompagner un srill inconnu jusqu'à la Bordure, sur des montures volées?"
Azyrin haussa les épaules.
" Pourquoi un jeune homme intelligent et bien né de Sanna est-il venu se perdre sur la Bordure, d'où il n'a aucune chance de se faire connaître des gens importants?"
Sullveyn eut un sourire narquois.
" Touché. Disons, entre autres, que je préférais me rendre utile sur la Bordure où je peux exercer des responsabilités, plutôt que faire des courbettes en disputant à des idiots flatteurs le privilège d'une partie de chasse avec des 'gens importants'.
- Eh bien disons que je préférais tenter ma chance avec un srill plutôt que m'ennuyer chez moi. Et que ces chevaux ne se portaient pas plus mal de changer de propriétaire. Faut-il vraiment que je les rende?
- Ce n'est pas à moi d'en décider. Mon problème est moins le vol en soi que les possibles conséquences. Si Sesshess était accusé d'avoir commis le vol, cela nuirait aux relations avec les srills. En ce qui vous concerne, je ne crois pas que vous ayez intérêt à lui laisser penser que vous faites partie des humains sans honneur - même s'il vous accorde un certain crédit au vu de sa dette envers vous. Et puis vous ne pouvez guère laisser courir le risque d'être vous-même retrouvée et accusée du vol."
Azyrin se mordit la lèvre. Sur la Bordure tout prenait des proportions insoupçonnées.
" Et que proposez-vous? Je ne peux pas retourner les rendre. Et je ne tiens pas à les laisser repartir là-bas du tout."
Sullveyn soupira.
" Je peux envoyer un messager dédommager leur propriétaire, avec une explication qui ménagera tout le monde. Un agent ayant réquisitionné ses bêtes en situation d'urgence."
Azyrin le regarda déconcertée.
" Vous n'êtes pas censé être représentant de la loi et la vérité? Que diront les srills s'ils vous entendent mentir ainsi?
- Ils sont honnêtes mais pas idiots, très chère. La diplomatie n'a pas de secrets pour eux.
- Je vois. Vous feriez ça pour moi?"
Sullveyn rit avec une ironie complice.
" Deux chevaux contre une jeune femme, pour certains cela semblerait trop mais je trouve l'échange assez équitable."