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Chasse gardée

(chapitre 2 et dernier)


Quelques heures plus tard, alors que le crépuscule embrasait les murs blanchis de la ville, Azyrin revint vers le quartier le plus mélangé. Sesshess les avaient installé au compte de son clan dans une auberge tenue par des srills de sa connaissance. Soudain un bruit familier venant d'une rue transversale fit sursauter Azyrin: un claquement de lames osseuses sur les avant-bras écailleux d'un srill. Quelques badauds humains fuyaient la rue d'un air coupable, et Azyrin se mit à courir vers la source des insultes et des bruits de lutte.
Au tournant suivant, elle découvrit sept jeunes humains, apparemment déjà avinés en fin d'après-midi, faisant une mêlée autour d'un srill, qu'elle reconnut au milieu du tas à sa tunique familière. Sesshess avait beau être fort, à un contre sept il était en difficulté. Refermant les mains solidement sur son bâton aussi haut qu'elle, elle se jeta dans la mêlée. Sesshess lui avait appris à s'en servir et sans y être aussi habile que lui, elle savait où et comment taper pour compenser sa stature moyenne et l'avantage musculaire d'un homme.

Au bout de quelques minutes, la moitié de leurs adversaires étaient à terre, sonnés, et les autres s'étaient enfuis à toutes jambes. Le péril n'avait pas été bien grand, puisque la plupart n'étaient que de pauvres soulards cherchant la bagarre, mais Azyrin se sentait plus vivante après la bagarre. Elle se tourna vers Sesshess avec un sourire un brin inquiet.

" Pas de mal, Sesshess?"

Son sourire se glaça sur ses lèvres. Le srill se redressant, elle réalisait qu'il faisait une bonne demi-tête de plus que d'habitude, que sa tunique était plus travaillée et moins abîmée, et que ses écailles d'un gris bleuté se teintaient de vert sombre. Ce n'était pas Sesshess.

" Oups. Excusez-moi, je vous ai pris pour un ami. J'espère que mon intervention n'était pas malvenue?"

Le srill fit jouer ses épaules déliées pour les détendre après la lutte, inclinant la tête pour la regarder avec la même absence d'émotions que Sesshess.

" Un ami srill?

- Oui... Enfin, disons qu'on voyage ensemble.

- Sesshess?

- Vous le connaissez?

- Nous retrouverons Sesshess. Suivez-moi."

Le srill agrippa par le col les trois épaves humaines gisant par terre et les traîna sans effort jusqu'à une bâtisse à trois étages dominant une des places ombragées de la ville. Les srills présents à l'intérieur se levèrent en voyant arriver ce curieux équipage, et un humain d'une trentaine d'années, vêtu de bleu sombre, cessa sa conversation avec un des reptiliens pour se porter vers eux.

" Verashti Nessgek, que se passe-t-il?"

Azyrin nota distraitement la suite de syllabes dénuées de sens du début de la phrase, la trouvant un peu longue pour un nom. Le srill portait-il un titre quelconque? Le moment n'était pas idéal pour poser des questions, d'autant qu'après avoir emmené les trois bagarreurs dans une arrière-salle, des srills l'encadraient elle aussi. Le srill leur fit un signe en expliquant à l'humain:

" Des jeunes gens trop portés sur l'alcool. Ils voulaient tester notre légendaire habileté au combat. Ce jeune homme m'a aidé à les mettre en déroute. Leurs quatre camarades ont fui. Pouvez-vous les retrouver, Médiateur Sullveyn? Ces ivrognes ne sont pas des Sécessionnistes, bien sûr. Mais une petite peine me semble requise."

L'humain acquiesça avec un regard scrutateur pour Azyrin qui baissa la tête et rentra la poitrine. Elle avait réussi jusqu'ici sans problèmes à passer pour un garçon, dans ses vêtements d'homme, mais le Médiateur était à un pas d'elle et elle commençait à rougir de son attention soutenue. Il ne devait pas être originaire de Trogghar même, car il avait les yeux clairs et les cheveux d'un blond presque blanc des citoyens des régions nordiques.
Il revint à l'esprit d'Azyrin que les rares négociateurs chargés de la diplomatie avec les srills étaient formés dans la capitale de Sanna, l'état modèle du Nord, haut-lieu culturel du continent. Azyrin se dit distraitement qu'avec des modèles pareils à Sullveyn, il n'était pas étonnant que l'art ait progressé plus vite qu'ailleurs à Sanna. Cependant il devait habiter dans la Bordure depuis longtemps, car il gardait encore un hâle qu'il n'avait pu acquérir dans son pays d'origine. Revenant enfin à son interlocuteur srill, le Médiateur Sullveyn reprit.

" Il en sera fait ainsi, rassurez-vous, Verashti. J'ai comme vous intérêt à protéger la paix et la sécurité, des srills comme des humains."

Le srill émit le claquement de langue qu'Azyrin avait fini par interpréter comme leur façon sonore de sourire.

" Je vous sais homme d'honneur, Médiateur.

- Pourriez-vous nous faire un témoignage détaillé de ce qui s'est passé et une description des autres agresseurs?

- Maintenant?

- Quand vous voudrez, mais rapidement si possible.

- Demain matin, alors. Je dois retrouver quelqu'un ce soir.

- Bien, Verashti. Je vous accueillerai demain."

Sullveyn s'inclina, le srill fit de même et les deux créatures se séparèrent avec dignité. Sullveyn disparut dans le même couloir où les marauds avaient été emmenés, pendant que le srill entamait une brève discussion avec un de ses frères de race restés sur place. Ils parlaient dans le langage mi-crissé de leur peuple aussi Azyrin ne comprit pas un seul mot, mais elle crut discerner un agencement de sifflantes revenant à plusieurs reprises, qui étaient peut-être la façon srill de prononcer Sesshess.
Azyrin emboîta le pas au srill, peu encline à rester seule dans ce qui devait être la prison ou le consulat de Trogghar, voire les deux. Elle essaya en vain de se souvenir si la ville était gouvernée par un seigneur, un conseil ou quelque autre système.



Le Verashti, ou Nessgek, ou les dieux savaient quel était son titre ou son nom dans cette appellation, conduisit Azyrin jusqu'à un quartier majoritairement srill, descendant dans un entrelacs de rues étroites creusées dans le roc de la plaine. Une vague crainte s'empara d'Azyrin comme la lumière du crépuscule disparaissait de plus en plus dans les ombres de la ville souterraine.
Au bout d'un instant elle réalisa que du lichen couvrait les murs, émettant une faible lueur à mesure la nuit s'installait. Intriguée par le phénomène, elle faillit perdre de vue le srill quand celui-ci pénétra dans un bâtiment tout en longueur, percé de petites fenêtres bordées de carreaux colorés. Elle rattrapa son guide en quelques foulées précipitées, manquant de percuter un srill qui gardait l'entrée de la bâtisse, et qui dressa ses trois crêtes occipitales pour l'intimider. Le Verashti claqua de la langue et dit quelques mots secs en srill. Le garde reprit une pose moins agressive et Azyrin passa devant lui en esquissant un petit salut timide.

Elle distinguait un clapotis persistant, et pénétrant dans une salle à la suite de son guide, elle découvrit un bassin agencé comme un petit lac naturel, creusé dans le roc. Les bords en pente douce étaient recouverts d'un sable fin gris, avec lequel quelques srills présents dans l'eau se frottait les écailles énergiquement. Azyrin écarquilla les yeux en se demandant comment les srills maintenaient un tel lieu dans la Bordure.
Sans être désertique, la terre n'y recelait pas assez d'eau pour permettre des cultures intensives, du moins c'est pour cette raison que les humains n'avaient pas trop disputé la Bordure aux srills. Un bassin aussi grand pour la détente et l'hygiène était un luxe qui devait se payer cher. Nessgek se défit de sa tunique et entra dans l'eau pour échanger quelques mots avec l'un des baigneurs.

" Nessgek! Tu me cherchais?"

Azyrin sursauta et se tourna vers le srill dégoulinant d'eau qui arrivait vers eux. Derrière lui elle vit une seconde pièce, avec un second bassin plus profond. Le nouvel arrivant leva les mains vers le Verashti, claquant ses avant-bras contre les siens et dégainant ses lames pour les croiser avec celles du Verashti.

" On m'a dit que je te trouverai ici. Je te ramène ton lerak."

Son instinct avertit Azyrin que le lerak mentionné par le Verashti la désignait elle, quoique cela signifie. Elle jeta un regard plus attentif à l'autre srill, hésitant à l'identifier comme étant Sesshess après s'être trompé une fois. D'autant qu'il ne portait ni sa tunique ni aucun de ses ornements habituels.
A dire vrai, remarqua Azyrin non sans embarras, il ne portait rien du tout. Ce n'était pas en soi impudique, en fait, puisqu'il n'avait rien à cacher. Comme elle l'avait déjà constaté, les srills n'avaient pas de têtons, et apparemment ils ne possédaient pas non plus d'autres signes visibles équivalents aux humains. Tous les srills qu'elle voyait dans la salle présentaient exactement le même épiderme écailleux sur tout le corps, plus clair sur le ventre, lisse et sans interruption jusqu'à... Ah? Elle n'avait pas encore jamais remarqué, à cause des tuniques amples qu'ils portaient toujours, le court appendice caudal qui prolongeait leur colonne vertébrale d'environ la longueur de deux mains.
Mais en dehors de cela, et d'un arrangement concentrique des fines écailles vers la racine de la queue, Azyrin aurait été incapable de dire si les srills qu'elle voyait était mâles ou femelles. Elle supposa que seuls les mâles s'aventuraient hors de Rakshasa.

Pendant ses méditations, les deux srills avaient échangé quelques mots dans leur langage. Ils quittèrent la salle au bassin, se taisant jusqu'à arriver à une pièce plus petite, où ils s'intallèrent pour discuter. Azyrin les suivit, puisqu'on ne l'avait pas congédiée.
Elle était à peu près sûre d'avoir enfin reconnu Sesshess à certains signes; une écaille entaillée sur sa crête de gauche, un dégradé précis de gris anthracite sous la ligne de sa mâchoire, et surtout sa façon de palpiter des crêtes occipitales. Elle reprit le fil lorsqu'ils recommençèrent à parler en commun, par politesse envers elle de toute évidence. Sesshess racontait.

" Je n'ai pas de bonnes nouvelles hélas. Je me suis fait voler la marchandise.

- Cela nous le savons.

- Comment?

- Ta soeur Nyrril t'attendait ici, sachant qu'un convoi en provenance de Sanna devait arriver. Tu n'en faisais pas partie, mais Nyrril a reconnu sur les caravaniers des bijoux correspondants à la description de ceux que nous avions commandé. Nyrril a demandé assistance et enquête au conseil. Le convoi a préféré vendre la plupart des objets plus loin sur la Bordure plutôt qu'ici. Mais nous en avons été avertis par les nôtres lorsqu'ils l'ont fait.

- Et les responsables?

- Nous les avons presque tous identifiés. Dès que nous aurons trouvé les derniers, sous peu, nous les livrerons au Médiateur Sullveyn pour demander rétribution. Je suis ici pour cela.

- Toi?"

Nessgek claqua de la langue avec amusement.

" Je suis Verashti à présent.

- Oh. Ainsi ton père s'est retiré. Qui est Verashte?

- Ce serait toi si tu n'étais pas parti. Mais puisque tu ne semblais pas t'en soucier, Laressi a gagné. J'ai préféré me charger de régler ce différend car Laressi n'est pas à l'aise avec les humains."

Sesshess émit une trille dépitée.

" J'espérais pouvoir réparer moi-même avant d'annoncer ma faute.

- Prends garde à ne pas t'imprégner des travers des humains, Sesshess. Ne confonds pas indépendance et individualisme."

Nessgek adoucit sa réprimande d'une mimique ironique avant d'ajouter:

" Nous étions surtout inquiets de ne pas savoir où tu étais.

- J'aurais sûrement dû attendre le printemps si Azyrin ne m'avait pas trouvé et réveillé.

- Trouvé? Je croyais que vous voyagiez ensemble?"

Sesshess lui expliqua le détail des événements. Azyrin remarqua que lorsqu'ils parlaient de quelqu'un à la troisième personne, ils utilisaient son nom plutôt qu'un pronom, ce qui au moins ne laissait aucun doute sur le sujet du discours. D'ailleurs les quelques tournures de phrase particulières aux srills semblaient toutes aller dans ce même sens de clarté et de concision.
Dommage qu'ils ne poussent pas le souci de précision jusqu'à lui expliquer ce qu'elle ignorait. Finalement Nessgek en vint à raconter comment il avait rencontré Azyrin à son tour et les deux srills la remercièrent brièvement. Azyrin essaya d'en profiter pour prendre l'initiative dans la discussion.

" Je suis heureuse d'avoir pu vous aider si vous êtes un ami de Sesshess."

Les deux srills échangèrent un regard.

" Heureuse?", nota Nessgek.

" Un ami?", lui fit écho Sesshess.

Il claqua de la langue avec amusement à l'intention de Nessgek et précisa.

" Azyrin préfère voyager incognito et se faire passer pour un garçon. Apparemment, Azyrin a commis la même erreur à ton égard."

Il se tourna à nouveau vers Azyrin.

" Nessgek est Verashti, c'est-à-dire la femelle dominante de mon clan."

Azyrin la détailla avec la plus grande confusion. La srill ne s'était pas rhabillée mais elle ne présentait aucun signe distinctif comparée à Sesshess. Nessgek semblait tout aussi songeuse.

" Il me semblait bien que les mâles étaient plus grands chez vous en général. C'est pour cette raison que Sullveyn vous regardait si attentivement?"

Azyrin rosit.

" Euh... Peut-être qu'il a compris, oui. Je ne sais pas."

Sesshess se fit un devoir de lui expliquer.

" On identifie en général les femelles à leur couleur plus neutre. La plupart des srills plus grands que moi sont femelles.

- C'est pour cela que tu devrais être Verashte à l'heure actuelle..."

Sesshen ne releva pas la pique de Nessgek. Les deux srills revêtirent leurs tuniques et regagnèrent l'hôtel avec Azyrin.




Le lendemain matin, Nessgek retourna avec Azyrin au siège du Conseil d'Ordre, témoigner avec elle au sujet de l'attaque des sept ivrognes. Le Médiateur Sullveyn les accueillit avec respect, et accompagna Nessgek dans un bureau où un srill attendait pour légiférer. Sullveyn prit congé des reptiliens et revint vers Azyrin.

" Je pense que le témoignage sera plus aisé pour vous si je vous sers d'interprète, jeune homme. Suivez-moi je vous prie."

Un autre srill prit des notes pendant qu'Azyrin lui racontait ce qu'elle avait vu, en se faisant préciser quelques détails par l'intermédiaire de Sullveyn. Enfin celui-ci laissa le srill se retirer et s'adossa au mur en face d'Azyrin.

" Merci de votre coopération et de votre intervention, Nazyr."

Elle essaya d'ignorer la façon dont Sullveyn avait insisté sur le faux nom qu'elle lui avait donné.

" C'est toujours un soulagement pour moi de savoir que je ne suis pas le seul à défendre la paix entre nos deux races. Ainsi vous êtes l'écuyer de Sesshess? Ou plutôt, son écuyère..."

Azyrin se figea, ne sachant quoi répondre. Sullveyn prit note de sa réaction et poursuivit.

" Sesshess est-il au courant?"

Elle acquiesça timidement.

" Vous avez eu de la chance de tomber sur lui. Il est particulièrement ouvert pour un srill.

- Ah bon?"

La nuance sarcastique de la réponse d'Azyrin fit sourire Sullveyn.

" Il a l'habitude de côtoyer les humains. Il a commencé à se charger du commerce avec nous pour son clan à l'époque où je suis arrivé en fonction ici, il y a quatre ans. Il n'a pas dû vous poser de problèmes, avouez. Ni de questions gênantes sur les raisons pour lesquelles une jeune femme préfère se promener en compagnie d'un srill plutôt que mener une vie paisible avec sa famille..."

Azyrin affecta de ne pas comprendre la question sous-entendue. Sullveyn semblait amical, plutôt amusé, mais elle se demandait ce qu'il voulait au juste. La réponse ne tarda pas.

" Avez-vous un objectif précis à votre voyage?

- Pas vraiment.

- Cela vous dirait-il de travailler ici, pour moi?

- Pardon?"

Azyrin flairait un piège. Sullveyn ne savait rien d'elle, il n'avait aucune raison de lui faire confiance. Et puis, elle n'avait pas de formation pour les tâches diplomatiques, loin de là. Elle savait se débrouiller chez elle, dans les montagnes fertiles, mais près de la Bordure elle ignorait tout ce qu'il y avait à savoir. Sullveyn contourna la table et vint s'y asseoir juste en face d'elle.

" Maintenir un contact amical entre nos deux peuples est très délicat. J'ai peu de gens près de moi qui soient réellement familiers des srills. Or ceux-ci sont aussi méfiants envers nous que les humains envers eux. Voyez-vous, ma fonction m'oblige à rester à Trogghar. Mais parfois des affaires importantes doivent être réglées ailleurs entre humains et srills. Il me faut des intermédiaires qui n'aient pas peur de discuter avec eux. Quelles que soient vos raisons, vous êtes venue en aide par deux fois à des srills inconnus. C'est un début impressionnant. Et Sesshess semble vous faire confiance. Avec lui comme guide, je suis persuadé qu'en quelques mois vous pourriez devenir mon meilleur émissaire."

Azyrin se souvint de son voyage avec son taciturne compagnon et fit la grimace.

" Je ne suis pas très sûre qu'il me fasse confiance, et encore moins qu'il veuille me servir de guide. Il n'a pas dû m'adresser plus d'une vingtaine de phrases en dix jours."

Sullveyn rit amicalement.

" Pour un srill c'est beaucoup. Et puis, vous ne lui avez pas posé de questions, je suppose?

- Et bien... Non, puisque je ne voulais pas donner l'impression de l'espionner. Et que je ne tenais pas à répondre à ses questions sur mon compte...

- Les srills apprécient énormément le tact et la discrétion. Croyez-moi, si Sesshess ne vous respectait pas, il vous aurait perdue avant même que vous arriviez à Trogghar. Ici il n'a besoin de personne. C'est un personnage important, pour son clan et en dehors."

Peu convaincue, Azyrin fit la moue.

" J'aurais cru que frayer avec les humains était plus une punition qu'un honneur.

- Parfois. Mais ce n'est pas pour son rôle d'intermédiaire qu'il est le plus important. Il est prétendant Verashte, depuis longtemps."

Azyrin fronça les sourcils, intriguée.

" Nessgek a parlé de cela. Qu'est-ce que vous entendez par 'prétendant Verashte'?

- Les clans srills sont organisés en deux hiérarchies parallèles, celle des mâles et celle des femelles. Nessgek est la Verashti, la dominante des femelles. Le Verashte est le dominant des mâles, et le couple Verashti-Verashte est le seul du clan à procréer. Les petits sont élevés par tout le clan.

- Et Sesshess aurait pu être Verashte?

- Dans son clan, le précédent Verashte était le père de Nessgek. Et celui d'avant, le père de Sesshess. A présent que le père de Nessgek s'est retiré, Sesshess est de loin le mâle supérieur du clan. Vous avez remarqué qu'il est presque aussi grand que Nessgek? Normalement les femelles sont plus grandes que les mâles d'une bonne tête. Sesshess a aussi les qualités mentales requises pour éclipser ses rivaux.

- Alors pourquoi n'est-il pas Verashte?

- Je ne sais pas, mais pour autant que je sache, le clan n'y est pour rien. Il est très lié à Nessgek, comme vous avez dû le voir. Mais la suprématie du clan ne l'intéresse pas, tout simplement. Il est curieux, et il a le goût de la découverte. Il a été mon premier interlocuteur srill de la Bordure, et celui qui m'a le plus appris. Il sera un excellent professeur pour vous."

Azyrin revint brutalement à sa situation présente à ces mots.

" Eh, je n'ai pas dit que j'étais d'accord! Et lui non plus

- Vous avez plus intéressant à faire? Etre émissaire présente bien des avantages, et le seul inconvénient, outre qu'on passe son temps à régler des problèmes, est à en croire l'opinion populaire, l'inconfort olfactif dû à la proximité de nos alliés reptiliens..."

Pendant qu'Azyrin méditait en pleine confusion sur la proposition de Sullveyn, une partie de son cerveau commenta que l'opinion populaire ne devait pas fréquenter beaucoup de srills. Sesshess dégageait plutôt une absence d'odeur, ce qui était bizarre mais pas franchement désagréable. En cherchant bien, il émanait de lui la veille une senteur infime de pierre, probablement dûe au sable dont les srills se servaient pour se laver. Enfin, se récurer. Et aussi, quand il se chauffait près du feu, une légère fragrance indescriptible.
L'image de Sesshess assis la veille au soir devant le foyer ramena aux oreilles d'Azyrin les claquements de langue ironiques de Nessgek, après certaines remarques qu'elle émettait en srill. Elle fronça les sourcils et demanda à Sullveyn.

" Vous parlez srill, au fait, non?

- Je le comprends, plutôt. Leur langue est difficile à prononcer pour nous et je crains que seuls les srills de la Bordure puissent comprendre ce que je dis.

- Que veut dire le mot lerak?"

Sullveyn s'éclaircit la gorge en dissimulant un sourire.

" Lerak? Qui a dit ça?

- C'est une insulte, c'est ça?

- Non, pas vraiment, c'est... Dites-moi plutôt qui a dit ça, que je sache quel sens correspond le mieux."

Azyrin répondit avec méfiance.

" Nessgek. Elle m'a présentée comme étant le lerak de Sesshess quand on l'a retrouvé."

Sullveyn se frictionna pensivement le menton.

" Oh, je vois. Oui, c'est bien dans son style. Elle a un sens de l'humour particulier. Eh bien, j'imagine qu'on pourrait traduire ça par 'animal familier', faute de mieux."

Les épaules d'Azyrin s'affaissèrent.

" Oh, bien. Vous pensez toujours que Sesshess voudra de moi comme élève? Animal familier..." grommela-t-elle.

Sullveyn lui sourit et posa une main amicale sur son épaule. Azyrin frémit et se força à ne pas bouger.

" La curiosité de Sesshess pour les humains passe auprès des siens pour une faiblesse amusante, qui porte parfois ses fruits. Il s'est déjà offert pour servir d'intermédiaire à des humains aventureux, voulant traiter directement avec les srills à l'intérieur des frontières de Rakshasa. Et ceux-là ont été appelés familièrement lerak par les reptiliens. C'est plus affectueux qu'insultant. En fait j'aurais plutôt dû traduire par 'jeune inexpérimenté qui veut apprendre en compagnie d'un maître'. C'est bien mieux que kanlaki, en tout cas.

- Et ça veut dire quoi, ce kanlaki?

- En termes choisis, pour ne pas offenser vos oreilles, je dirais 'saleté de peau molle sans honneur'. C'est comme ça qu'ils appellent les humains la plupart du temps."

Azyrin eut un regard navré.

" Ca promet. Et ça ne poserait pas de problèmes que je sois une femme, pour être émissaire?

- Au contraire, ça prouverait aux srills que nous ne sommes pas si barbares après tout. Leurs femelles trouvent que nos femmes devraient prendre le pouvoir aux hommes pour arranger la situation."

Vu sous cet angle, Azyrin comprenait mieux la proposition de Sullveyn. Les raisons ne lui manquaient pas. Cela semblait également très intéressant pour elle. Et cela lui donnerait l'occasion de revoir Sullveyn. Elle sourit et lui tendit la main.

" C'est d'accord, comptez sur moi, si Sesshess accepte.

- Je pense qu'il sera d'accord."

Il croisa son poignet sur le sien à la manière srill avant de le serrer en souriant.

"Il y a encore une chose à régler cependant. Ces chevaux volés."

Azyrin se figea.

" De quoi parlez-vous?

- Les deux chevaux avec lesquels vous êtes arrivés à Trogghar, vous les avez volés n'est-ce pas?"

Azyrin se demanda si elle devait lui dire la vérité. Sullveyn ne semblait pas vouloir la piéger, mais il n'avait pas l'air d'avoir de doutes non plus sur ce qu'il avançait.

" Inutile de mentir, Sesshess était venu me demander hier s'il y avait un moyen de restituer deux montures 'empruntées' sans créer plus d'ennuis que cela n'en résoudrait. Comme vous l'avez sûrement remarqué, les srills sont plutôt à cheval sur ce genre de principes. Sesshess ne vous a pas fait d'histoires sur le moment parce qu'il avait besoin d'un moyen de transport rapide, et que cet 'emprunt' devait servir à remédier à un autre vol plus important, mais il a toujours eu l'intention de réparer cette entorse aux lois. J'imagine aussi qu'il se doutait que vous aviez des raisons de commettre ce délit pour vous enfuir.

- Et comment il l'aurait deviné? Et puis d'abord qui vous dit que c'est le cas?" répondit Azyrin sur la défensive.

Sullveyn la considéra avec un intérêt bienveillant.

" Si vous n'avez rien à fuir, pourquoi prendre le risque d'accompagner un srill inconnu jusqu'à la Bordure, sur des montures volées?"

Azyrin haussa les épaules.

" Pourquoi un jeune homme intelligent et bien né de Sanna est-il venu se perdre sur la Bordure, d'où il n'a aucune chance de se faire connaître des gens importants?"

Sullveyn eut un sourire narquois.

" Touché. Disons, entre autres, que je préférais me rendre utile sur la Bordure où je peux exercer des responsabilités, plutôt que faire des courbettes en disputant à des idiots flatteurs le privilège d'une partie de chasse avec des 'gens importants'.

- Eh bien disons que je préférais tenter ma chance avec un srill plutôt que m'ennuyer chez moi. Et que ces chevaux ne se portaient pas plus mal de changer de propriétaire. Faut-il vraiment que je les rende?

- Ce n'est pas à moi d'en décider. Mon problème est moins le vol en soi que les possibles conséquences. Si Sesshess était accusé d'avoir commis le vol, cela nuirait aux relations avec les srills. En ce qui vous concerne, je ne crois pas que vous ayez intérêt à lui laisser penser que vous faites partie des humains sans honneur - même s'il vous accorde un certain crédit au vu de sa dette envers vous. Et puis vous ne pouvez guère laisser courir le risque d'être vous-même retrouvée et accusée du vol."

Azyrin se mordit la lèvre. Sur la Bordure tout prenait des proportions insoupçonnées.

" Et que proposez-vous? Je ne peux pas retourner les rendre. Et je ne tiens pas à les laisser repartir là-bas du tout."

Sullveyn soupira.

" Je peux envoyer un messager dédommager leur propriétaire, avec une explication qui ménagera tout le monde. Un agent ayant réquisitionné ses bêtes en situation d'urgence."

Azyrin le regarda déconcertée.

" Vous n'êtes pas censé être représentant de la loi et la vérité? Que diront les srills s'ils vous entendent mentir ainsi?

- Ils sont honnêtes mais pas idiots, très chère. La diplomatie n'a pas de secrets pour eux.

- Je vois. Vous feriez ça pour moi?"

Sullveyn rit avec une ironie complice.

" Deux chevaux contre une jeune femme, pour certains cela semblerait trop mais je trouve l'échange assez équitable."




Nessgek avait terminé sa déposition mais désirait régler d'autres affaires dans un autre bâtiment. Azyrin revint donc seule à l'auberge en quartier srill, sans être inquiétée par les reptiliens qui se contentaient de lui jeter un regard prolongé. Elle crut entendre à plusieurs reprises lerak dans les commentaires échangés à son passage, mais se dit qu'elle devait rêver. Ils ne pouvaient pas être déjà au courant.
Elle descendit vers les chambres souterraines, gardant la chaleur l'hiver et la fraîcheur l'été, et frappa à la porte de celle de Sesshess. Il passait en revue des bijoux sur une table, probablement une partie du butin récupéré. A l'intérieur des bâtiments, il ne portait que ses bracelets portant l'insigne de son clan, comme la plupart des srills. Azyrin commençait à comprendre que les reptiliens s'habillaient surtout pour dissimuler leurs écailles en présence d'humains. Sesshess lui fit signe de s'asseoir sur le lit car il n'y avait qu'une chaise.

" Bien passé?

- Oui, j'ai pu discuter avec le Médiateur Sullveyn.

- Il est très honorable.

- Il m'a demandé si je voudrais devenir lerak."

Les crêtes occipitales du srill se déployèrent d'un coup comme il relevait la tête vers elle.

" Vous savez ce que ça veut dire?"

Elle haussa les épaules.

" En gros, apprendre auprès d'un srill ce qu'il faut savoir pour devenir un émissaire entre nos deux peuples."

Sesshess garda le silence un instant, ses crêtes se rabaissant lentement, puis il demanda:

" Votre réponse?

- Elle dépend de vous. Il voudrait que vous soyez mon guide."

Le silence dura plus longtemps. Azyrin commençait à se dire que c'était raté quand Sesshess reprit doucement.

" Vous voulez?

- Si cela ne vous dérange pas, cela m'intéresse, bien sûr."

Nouveau silence. Sesshess rangea les bijoux dans un petit sac de cuir.

" Sullveyn juge bien. Il sait beaucoup, presque trop.

- Alors vous êtes d'accord.

- Que veux-tu apprendre?

- Par quoi commencer?

- Organisation du peuple srill?

- Sullveyn m'a un peu parlé des Verashti et Verashte."

Le regard fixe de Sesshess lui arracha une question hésitante.

" Pourquoi n'êtes-vous pas Verashte, puisque tout le monde dit que vous le pouvez?"

Azyrin se dit qu'elle avait choisi la plus mauvaise question pour commencer. Mais alors qu'elle ouvrait la bouche pour s'excuser, Sesshess répondit.

" Verashte est prisonnier du pouvoir. Il ne choisit pas sa compagne. Il appartient à son clan. Ses enfants aussi. Trop de chaînes."

Azyrin acquiesça, songeuse. Cela lui rappelait son propre choix. En fin de compte les systèmes srill et humain offraient aussi peu de marge l'un que l'autre par certains aspects. Finalement elle pourrait peut-être discuter avec ce reptilien.


septembre 97


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