La pianiste française, installée aux Etats-Unis, publie chez Deutsche Grammophon un disque dont l'audace confirme sa personnalité hors normes. La musicienne, qui consacre une bonne partie de son temps à élever des loups, se raconte dans un livre, "Variations Sauvages".

Hélène Grimaud, l'excentricité sans masque

SOUTH SALEM
(Etat de New York)

par Renaud Machart
Pour rencontrer Hélène Grimaud, il faut gagner South Salem, dans le comté de Westchester, à la lisière du Connecticut, et grimper le chemin escarpé qui monte à travers les arbres jusqu'à une bicoque devenue, après six ans de travaux, une maison confortable de bois gris. Ce magnifique terrain boisé, à flanc de colline, abrite un zoo scientifique pour les loups et un centre éducatif pour les enfants, le Wolf Conservation Center.
La pianiste arrive au bout d'une demi-heure, menue et solide. Le visage est fin, les joues rosies par le bon air, les yeux grands et vifs. Le regard est franc, clair, même s'il n'est pas limpide. "Nous sommes en pleine période de vaccination des loups et la journée en est tourneboulée. Il a fallu isoler les animaux. Ils savent ce qui va se passer et ils détestent ce jour. D'ailleurs, chaque année, à pareille époque, la nervosité règne quelque temps avant le jour fatidique."
La voix est grave, légèrement voilée, affectée désormais de cet accent qu'ont ceux qui vivent depuis longtemps aux Etats-Unis. Elle parle souvent "franglais" et parle même à plusieurs reprises, sans s'en rendre compte, en anglais. "Je parle toute la journée en anglais, je vis avec un Américain. Certains pensent que je le fais exprès, pour faire chic, mais je vous assure que je ne contrôle rien. Quand je me rends en Europe pour des concerts, deux fois par mois en moyenne, cela cesse vite."
Depuis quelques mois, Hélène Grimaud avait quelque peu disparu : une habitude chez cette jeune femme qui vit en dehors des règles et des coutumes du "métier". Il a déjà presque quinze ans, elle avait volontairement rompu "tous les liens avec le milieu parisien" et "quitté le pays". "En 1989, lors du Festival de la Roque-d'Anthéron (…), j'étais dans un marasme total. J'ai eu l'envie sauvage, brutale, irrépressible, pour la première et la dernière fois de ma vie, de disparaître", raconte-t-elle dans son livre, Variations Sauvages.
Peu de temps après, elle est en Amérique pour des concerts. L'envie de changer d'air et la rencontre d'un compagnon la poussent à rester là-bas. "Aux Etats-Unis, je n'étais plus en porte à faux, je n'étais plus bizarre pour personne. La question était de savoir si je jouais bien ou pas. Si j'étais bonne et musicalement séduisante. Le reste, tout le monde s'en moquant. Parce qu'ils n'ont pas de traditions (même s'ils ont un mode de vie particulier), les Américains sont dénués de snobisme. Et, paradoxalement, s'ils sont capables de s'émerveiller de tout, ils ne s'étonnent jamais de rien", écrit-elle.

PREMIERS DISQUES A 15 ANS
Hélène Grimaud a changé de firme discographique, quittant le navire Warner pour Deutsche Grammophon, une maison plus sûre en ces temps de tangage de l'industrie phonographique. Cette pianiste qui enregistre le "grand répertoire" depuis ses premiers disques chez Denon, gravés dès l'âge de 15 ans, alors qu'elle était encore au Conservatoire de Paris, accorde désormais les règles du marketing à ses envies, et non l'inverse, comme en témoigne un premier programme à l'audace affolante.
"Mon contrat était sur le point de s'achever chez Warner, raconte-t-elle. J'avais une clause à propos de deux années supplémentaires, mais, en raison de la réorganisation du groupe, les projets étaient flous. J'avais des contacts chez Deutsche Grammophon et leurs propositions étaient plus concrètes. Je pouvais même inscrire ce que je souhaitais enregistrer en annexe de mon contrat. Cela ne s'est pas passé facilement à cause de cette clause, mais j'ai fait le pas."
Les rumeurs ont couru sur une intervention personnelle de Jean-Marie Messier, du temps que l'ex-patron de Vivendi avait la main sur le groupe Universal. On murmurait que la jeune femme le fascinait, qu'il lui aurait offert un grand piano Steinway de concert qui la suivait partout dans le monde. "A l'époque des premiers contacts avec les représentants de Deutsche Grammophon, je ne connaissais pas Jean-Marie Messier, explique-t-elle. Je n'ai dîné avec lui qu'une fois les premiers engagements pris. Le reste n'est que fantasme et spéculations, j'ai l'habitude."
En effet, les fantasmes et les spéculations, Hélène Grimaud connaît. Son rapport fasciné au Canis Lupus a fait beaucoup jaser. "C'est que les hommes (et il y a si peu d'hommes chez les hommes), écrit-elle dans Variations Sauvages, me voient d'une curieuse manière. L'alliance de mes qualités leur semble incompatible : un physique dont je pourrais faire mon fonds de commerce (sois belle et tais-toi) et un métier exigeant, élitiste; une réussite qui ne doit rien à ce physique, mais tout à un travail acharné (quel gâchis!)". Hélène Grimaud précise : "Mais ajoutons l'élément "vivant avec des loups" (donc bourré de fantasmes de puissance sexuelle) et mon physique : alors surgissent tous les délires."

"JE M'ETAIS ENSAUVAGEE"
Les fameux loups? Le livre crie cet attachement viscéral, cet absolu entrelacement affectif de la musique et des loups dans sa vie. La jeune femme a étudié les loups, passé des examens sur les loups. Elle doit sans cesse remettre ses connaissance sur le métier pour assurer le renouvellement de l'habilitation scientifique de son centre, sévèrement contrôlée par les instances fédérales.
Près de l'enclos, elle appelle les bêtes en entonnant leur cri hululant, commencé dans les profondeurs gutturales pour rejoindre la voix de tête. Elle leur parle, les regard de ces yeux forts qui ont fait se renverser en "position de soumission" Alawa, la première louve, rencontrée un jour, par hasard, en Floride. "Je sais qu'on m'a accusée de me servir des loups pour faire parler de moi. Ce que je peux vous dire, c'est que je suis heureuse que ma notoriété ait pu servir à faire mieux connaître cet animal dont l'homme est le pire ennemi, mais qui n'est pas l'ennemi de l'homme".
Les loups l'ont-ils éloignée du clavier, comme l'ont craint certains? "Je m'étais décidée à ne pas devenir l'esclave de l'instrument. Je m'étais ensauvagée", écrit Hélène Grimaud. Pendant des années, elle n'a pas possédé de piano. "Je travaillais par la pensée, par association d'images, par projections mentales, visions d'architecture, de couleurs. Je laissais infuser. Je n'ai loué mon premier piano droit qu'en 1997", année de son installation à South Salem. Quatre ans plus tard, elle acquiert son premier grand Steinway. "J'avais les loups, j'avais la musique, écrit-elle. J'avais la musique des loups sous la lune, et dans mon jeu toute l'animalité qui sauvegarde l'artiste".



Wolf Conservation Center, South Salem (New York).
Tél : 00-1-914-763-2373
www.nywolf.com


La femme se livre derrière la "pianiste aux loups"

par Renaud Machart
C'EST UN LIVRE schumannien, qui enchaîne les tableaux comme le fait le compositeur allemand dans son Carnaval op. 9 ou, de manière plus noire, dans ses Kreisleriana. A ceci près qu'Hélène Grimaud ne revêt aucun masque pour mieux se démasquer, se dédoubler, comme le fait Robert Schumann. La pianiste, née en 1970, a rédigé ces Variations Sauvages comme des notes, pour partie en anglais, avant de les structurer en un récit écrit dans la langue maternelle.
Ces pages, où elle raconte les détours d'une enfance heureuse mais singulière et sa passion dévorante pour les loups, leur histoire et leurs légendes, forment un livre imparfait, souvent naïf, parfois banal. Mais Hélène Grimaud a cette simplicité dénuée d'affectation qu'envient sans l'atteindre tant d'auteurs. Et cette apparente banalité, qui ne masque jamais une volonté farouche, une étrangeté certaine et un regard juste, apparaît comme l'essence d'une vérité dénudée du "qu'en dira-t-on".
Le livre mène le lecteur de la très jeune Hélène, provinciale, pianiste surdouée, instinctive et un peu sauvage, à la femme ayant trouvé un équilibre miraculeux dans la campagne américaine, non loin de New York, auprès d'un compagnon photographe, d'un grand piano et des loups. Après des années de galère, d'appartements miteux dans les quartiers pauvres de Manhattan, de désillusions professionnelles, de pensées noires et de distance avec l'instrument.

"IN-SOUMISE ET IN-SATISFAITE"
Gamine, elle est "in-soumise (...), in-satisfaite. Puis in-gérable. Ou im-possible. In-disciplinée, in-satiable. In-subordonnée… In-adaptable. Imprévisible." écrit-elle. Enfant puis adolescente, Hélène Grimaud refuse de jouer la musique qu'on lui impose et impose celle qu'on lui refuse. Elle dit du mal du Troisième Concerto de Rachmaninov et défend le Deuxième, elle ne veut pas jouer Stockhausen et Xenakis, des morceaux imposés pour les examens, elle préfère Brahms, que l'on croit réservé aux vieux pianistes, à Chopin. Inévitablement, la jeune femme agace, intrigue et intéresse.
Elle se délecte dans l'obsession du rangement (symétrique), dans la souffrance et dans l'automutilation : en vertu d'un sado-masochisme qui ne disait pas son nom, elle s'imposait, lorsqu'elle avait une blessure, de la reproduire symétriquement sur le côté indemne du corps. Elle dit la naissance de son visage et de son corps de femme que convoitent très tôt les hommes, l'amour, espéré, puis consommé, avec le professeur, et avoué à la mère.
Et la passion de la littérature : Tolstoï, Dostoïevski, les Russes, qu'elle adore. Comme elle adore les compositeurs du pays, Rachmaninov, bien sûr, son sésame discographique en 1985, alors qu'elle n'a que quinze ans et qu'elle grave une version puissante, claire et adulte de la redoutable Deuxième Sonate pour piano du Russe pour la firme japonaise Denon, qui l'a repérée et lance sa carrière.
Hélène Grimaud raconte, en contrepoint, l'histoire des loups, les superstitions à leur endroit, les peurs ancestrales, les hallucinants procès en sorcellerie. "On hait [les loups] depuis que, au Moyen Age, les médecins ont diagnostiqué une maladie physiologique très particulière : la lycanthropie (…), écrit-elle. Cette "folie louvrière" plonge les femmes dans la luxure et la frénésie sexuelle, les plus jolies et les plus jeunes, qui hurlent à la lune, la nuit, les seins aux étoiles et le sexe offert, le sexe dévorateur d'âmes."
Pages érudites, savantes et ludiques sur les loups, qui se nourrissent des études scientifiques effectuées par la musicienne dans le centre zoologique qu'elle a ouvert dans l'Etat de New York et qui a déjà été visité par des milliers d'enfant depuis 1997. "Je voudrais aider les enfants à reconnaître cet espace, leur espace, celui que les loups m'ont permis de retrouver, cette part de soi-même qui possède l'univers, et , avec lui, le temps par la clé de la musique. L'espace de la santé essentielle", écrit Hélène Grimaud en conclusion de ces Variations Sauvages.

Variations Sauvages, d'Hélène Grimaud, éditions Robert Laffont, 286p., 20 €


Article paru dans le Monde du 31 Octobre 2003