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Retour à Armand
19-07-2002 - 15:50
On m'a demandé sur mon guest-book mon opinion sur la religion dans les livres d'Anne Rice et concernant Armand (si j'ai bien compris la question).
J'aurais plus volontiers répondu à la question en privé, mais comme je n'avais pas l'adresse email de la visiteuse pour ce faire, j'ai d'abord répondu directement dans le guestbook. Et puis comme ça prenait trop de place, je préfère transférer ici le texte.
Quelque chose me dit que cela ne va pas aller dans le sens espéré par l'auteur de la requête, mais allons-y.
D'abord, j'avais évité jusqu'ici de parler de la religion telle qu'elle est traitée par Anne Rice, pour deux raisons :
- la première, c'est que je suis une agnostique polythéiste anticléricale.
Agnostique, parce que ma seule réelle religion est le doute.
Polythéiste, parce que je ne crois aux dieux qu'en tant que créations des hommes (ou autres créatures susceptibles d'en inventer, en fait), et que dans ces conditions je ne vois pas pourquoi l'un ou plusieurs existeraient et pas les autres. De plus, j'ai une affection particulière pour les panthéons gréco-romains et égyptien en général (surtout qu'ils sont spécialisés, c'est tout de même pratique pour adresser des invocations), et Hécate, Bastet et Neith en particulier. Sans parler du fait que s'ils existent, vu leur peu de fidèles à l'heure actuelle, ils doivent être bien contents qu'on pense à eux.
Anticléricale, parce que m'étant accordé le droit, voire le devoir, de remettre en question tout ce que je sais et tout ce que je suis au fil de mon existence, j'ai beaucoup de mal à supporter les gens pétris de certitudes inébranlables. Ce qui est généralement le cas des prêtres, toutes religions confondues. En bref, je suis totalement allergique à la foi. Entendre parler quelqu'un qui l'a me donne des envies de blasphème. Que je ne réprime guère, d'ailleurs.Pour moi, la religion est, selon les cas :
- un moyen pratique de manipuler les gens
- une manière pour ces mêmes gens de se convaincre que leur existence a une raison (si si, il y a quelqu'un là-haut qui s'en soucie et qui a fait le monde tel qu'il est, et justice sera rendue, etc, etc), parce qu'ils ne supportent pas de penser que le monde est injuste, que la vie n'a que le sens qu'on lui donne par ses actes, et qu'on n'est guère que le résultat de hasards perdus dans un univers trop grand pour nous
- bien souvent, une excuse pratique pour ne pas se poser de questions : les réponses sont données pré-mâchées, on vous dit ce qui est bien ou mal, qui mépriser, qui aimer, c'est formidable, on n'a plus à penser...
- une béquille dont je préférerais que les gens soient capables de se passer
- la seconde raison, c'est qu'Anne Rice a viré à la grenouille de bénitier depuis un moment, et que je n'ai jamais trouvé ses réflexions sur la religion particulièrement pertinentes ou intéressantes de toute façon. C'est un cran au-dessus de l'Américain puritain de base, pas plus.
Ceci étant posé, le sujet était : mon opinion sur le rôle de la religion dans l'histoire d'Armand : il ne tient pas debout.
Ceci étant dû en partie au fait que plus Anne Rice s'étend dans le cycle des vampires, moins elle relit ce qu'elle a écrit, et elle a tendance à faire des ajouts contradictoires à ce qui était en place avant, n'hésitant pas à changer radicalement la personnalité de ses personnages au point qu'ils ne sont plus que des marionnettes ne gardant de leur origine que le nom et l'apparence.
Soyons plus précis :
- dans "Entretien avec un vampire", quand Louis, à la recherche de réponses sur leur origine, demande à Armand que signifie le diable représenté au Théâtre, Armand lui dit que ce n'est qu'une image. Il se montre assez clair sur le fait que pour lui, si un dieu existe, alors il a créé les vampires aussi bien que les humains. Mais cela n'est que de la rhétorique pour lui, et n'a pas l'air de le concerner beaucoup
- dans "Memnoch le démon", Armand essaie de se suicider en sortant au soleil, après avoir vu le "Voile de Véronique" qu'a ramené Lestat de sa rencontre avec le Christ. Vaste foutaise. J'ai du mal à imaginer qu'un vampire de 500 ans, celui-ci, en plus (le seul de tous à préméditer un tant soit peu ses actes et à réfléchir vraiment...), qui a connu au début de sa longue existence des expériences contradictoires vis-à-vis de la religion, et qui semble se passer très bien de justifications métaphysique à son état, puisse commettre une telle ânerie.
Au nom de quoi, je vous le demande? Armand est l'un des vampires qui ont le mieux accepté leur état, étant conscient que ni les remords, ni les plaintes n'y changeront rien. Assume ce que tu es, ou bien essaie de changer, ou encore va te faire cramer sur le bûcher, mais inutile d'emmerder le monde avec tes pleurnicheries. Il a choisi la première solution il y a bien longtemps. Et il change soudain après l'expérience de Lestat, lequel a été manipulé par une entité qui se proclame le diable, enfin a priori quelqu'un capable de plus d'une supercherie?... Ce n'est plus de la crédulité à ce stade là, c'est de la lobotomie... (enfin en même temps, quand on voit l'étendue de la "réflexion" de Lestat, ce n'est pas surprenant...)
- dans "The Vampire Armand", enfin, on nous apprend que enfant, Armand peignait pour des moines des icônes qu'on disait "inspirées de Dieu" (bon, moi j'y vois plutôt l'expression d'un talent certain et de tentatives de créer la beauté qui manque à son univers, sentiment que je connais personnellement...). Que les moines l'auraient volontiers gardé pour faire de lui un de leurs martyrs - enterré vivant et conservé en vie des années prisonnier de la terre.
Qu'il a oublié tout cela durant ses années en tant qu'humain avec Marius (forcément, la vie au palais de Marius était légèrement contradictoire avec les principes moraux dont on lui avait farci le crâne précédemment, de même que son bref passage au bordel dont l'avait tiré Marius...). Sachant (d'après un livre précédent) que les vampires menés par Santino qui lui ont fait un lavage de cerveau pour "l'accueillir parmi eux" après avoir (supposément) tué Marius et l'avoir enlevé, mêlaient eux aussi Dieu à leurs croyances : c'est parce qu'ils se considéraient comme maudits qu'ils s'interdisaient de fréquenter les humains ou de vivre comme eux.
Bref, de quoi se faire une idée globale que la religion est ce qu'on en fait, et que si on peut dire autant de choses contradictoires au nom du même dieu ou l'ignorer totalement, ça ne sert pas à grand-chose de s'en faire pour ça... Le passage correspondant à Memnoch est un délire incohérent où on ne comprend toujours pas ce qui a bien pu passer par la tête d'Armand pour faire ça, ni ce qu'il a vécu quand il s'est élevé vers le soleil pour mourir, ni comment il a survécu.
J'aimerais y voir une énigme transcendantale, mais l'évolution présente d'Anne Rice m'incite plutôt à songer qu'elle-même n'arrivait pas à trouver d'explication plausible et qu'elle nous a sorti un truc bancal pour se sortir de l'impasse où elle s'était engagée en "tuant" Armand - pour se rendre compte ensuite que beaucoup de lecteurs l'aimaient et voulaient son retour.
Seul point positif de tout ce magma, le dernier passage où Armand parle de religion, et explique à Marius ce que représente pour lui le mot "Seigneur", et où j'ai, en fait (enfin!), reconnu en partie ce que m'inspire... mes propres "divinités". Non ceux que j'ai mentionnés au début, qui sont des créations d'autres, mais les... personnes, personnages avec qui il me plaît de croire (en sachant que ce n'est que pour mon confort) que je partage quelque chose.
Tout en se souvenant, toujours, d'un autre passage de "The Vampire Armand", encore plus pertinent :" Ah, well, great systems give comfort, and when we feel ourselves slipping into despair, we should devise great schemes of the nothing around us, and then we will not slip but hang on a scaffold of our making, as meaningless as nothing, but too detailed to be so easily dismissed."
En gros, pour les non anglophones :"Les grands systèmes nous réconfortent, et lorsque nous nous sentons glisser dans le désespoir, nous devrions bâtir de grands systèmes à partir du néant qui nous entoure, et ainsi nous ne glisserons plus mais nous accrocherons à une construction faite de nos propres mains, aussi dénuée de sens que le reste, mais trop détaillée pour être balayée si facilement."
Voilà. CA, c'est ma conception de la religion.
Qu'Anne Rice soit capable d'écrire dans le même roman autant d'âneries et cette phrase d'une telle lucidité, ça me sidère. A croire qu'elle n'écrit plus elle-même que la moitié de ses livres. Mais dans ce cas, quelle moitié? Celle que je jetterais au feu sans regret, ou celle que je garderais?...
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